“Colomba”: genèse d’une création

“Colomba”: genèse d’une création

Opéra de Marseille. Dans les coulisses de Colomba, Messieurs Maurice Xiberras, Benito Pelegrin, Monsieur Jean-Claure Petit, Madame Claire Gibault,  Monsieur Charles Roubaud, Madame Marie-Ange Todorovitch, et Monsieur Jean-Noël Briend, ont bien voulu nous parler de cette création.
Monsieur Maurice Xiberras, vous êtes le directeur général de l’Opéra de Marseille. La naissance d’un opéra est une chose assez exceptionnelle, pouvez-vous nous en parler?
Tout d’abord, je tiens à préciser que l’Opéra de Marseille est un théâtre en régie municipale, c’est à dire qu’il est exclusivement à la charge de la ville avec une infime participation de l’état. Evidemment c’est un budget très lourd, mais ce mode de fonctionnement a aussi l’avantage de laisser une certaine liberté pour de grandes décisions. A Marseille, nous sommes dans une politique de commandes et nous en sommes souvent récompensés. Notre création Marius et Fanny de Vladimir Cosma avec Roberto Alagna et Angela Gheorghiu dans les principaux rôles avait été un très grand succès. Plus récemment, Richard Galliano avait répondu présent à une commande de la ville de Marseille, en composant Fables of tuba, pour notre jeune tubiste Thomas leleu, lauréat des Victoires de la Musique 2012. Cette oeuvre vient d’ailleurs d’être récompensée dans la catégorie ” Victoire du compositeur de l’année” et une autre commande sera jouée en création en concert le 23 mars prochain par Nemanja Radulovic, un autre lauréat des dernières Victoires de la Musique. Mais pour revenir au sujet qui nous intéresse aujourd’hui : Colomba, il faut revenir un peu en arrière lorsque Marseille est nommée Capitale culturelle 2013 Provence-Méditerranée. Quelques sujets pour une création me viennent à l’esprit; Manon des sources, me semblait tout indiquée, malheureusement les droits d’auteurs venaient d’être cédés, alors, pourquoi pas Le Comte de Monte Cristo? sujet méditerranéen s’il en est. Des noms s’imposent, Michel Legrand, Natalie Dessay, Roberto Alagna, nous étions dans les temps pour une création en 2013, mais l’accord n’arrive pas assez vite et le projet est stoppé. C’est alors que l’idée de Colomba a germé. Benito Pelegrin avait écrit un livret d’après la nouvelle de Prosper Merimée et nous avons commencé à y travailler concrètement : choix du compositeur, des chanteurs… mais tout n’est pas aussi simple que cela, les artistes avaient accepté sur le choix d’une oeuvre non encore composée, sans date précise et nous avons du changer notre fusil d’épaule plusieurs fois; pour une oeuvre telle que Colomba, le fusil me direz-vous  était tout à fait d’actualité. Lorsque tout a été mis en place, il était évident que nous ne serions pas prêts pour 2013. C’est pourquoi l’opéra Colomba ne sera joué qu’en mars 2014. Ayant accepté notre proposition, Jean-Claude Petit se met au travail et en mars 2012, le score sera finalement terminé. C’est ainsi que  Colomba allait renaître d’une façon musicale, avec toujours quelques aléas, quelques frayeurs en cours de route qui semblent derrière nous alors que nous sommes à quelques jours de la première représentation. Colomba sera captée et diffusée par France 3 Corse en direct, et en différé sur la chaîne nationale.
Monsieur Pelegrin, dans l’ordre chronologique vous êtes le premier à avoir travaillé sur cet opéra, car avant la musique, avant d’avoir ne serait-ce que pensé à la mise en scène, c’est vous qui avez écrit le livret. Comment vous est venue l’idée d’une adaptation de la nouvelle de Prosper Mérimée pour l’opéra? Je dois vous dire que j’aime beaucoup l’opéra. J’avais pensé à plusieurs livrets, mais ils ne m’intéressaient pas. Colomba, était un personnage fort, vraiment digne d’intérêt. C’était un souvenir de jeunesse et je pouvais imaginer cette femme au caractère bien trempé sur une scène, un peu comme Carmen, une femme jusqu’au-boutiste que rien n’arrête. En dehors du personnage principal, le sujet me paraissait toujours d’actualité. La justice et la vengeance, un sujet pluriculturel aussi. Prenez Orso, il est déchiré entre deux cultures; il a fait ses études sur le continent, de retour sur l’île, il se retrouve plongé dans des conflits dont il avait oublié l’existence. Il est bonapartiste et toujours imprégné des valeurs de l’empereur, mais il est revenu vaincu de Waterloo, et le maire, haï par sa soeur, est royaliste. Tous ces doutes, toutes ces contradictions se ressentent dans le personnage, autant dans mon livret que dans l’oeuvre de Mérimée. Par contre, le personnage de Lydia est plus élaboré dans l’opéra, plus passionné. Je voulais aussi que le Vocero, ce chant noir corse, soit traité comme un personnage à part entière. Pourquoi en vers me direz-vous? Mais parce que pour moi, Colomba, est une héroïne de tragédie grecque, un peu comme Elektra, avec des imprécations méditerranéennes. La musique poli tonale en est le support dramatique avec quelques passages rudes chantés en langue corse.
Monsieur Jean-Claude Petit, vous avez tellement oeuvré pour la musique et dans des domaines si différents, que l’on aurait envie de penser que vous êtes l’essence même du musicien et peut être même un touche à tout de la musique. Vous êtes surtout connu du grand public pour vos compositions de musiques de films, parlez-nous un peu de tout ceci et bien sûr de Colomba, dont il est question aujourd’hui. Comme très souvent dans ma vie artistique, les opportunités ont dirigé mes choix. De formation très classique, je suis un musicien ouvert à toutes les formes de musiques: la variété, le jazz, les musiques de films, j’ai même composé “ Sans Famille ” que je considère comme une comédie musicale, pour la ville de Nice, et la commande d’un opéra tel que “ Colomba ” m’a d’emblée enthousiasmé. Une création d’opéra est chose rare à notre époque et je remercie la ville de Marseille ainsi que le directeur de son opéra Maurice Xiberras, de m’avoir donné la possibilité de m’exprimer dans ce domaine. Benito Pelegrin venait d’écrire le livret, et c’est sur cette structure que j’ai composé la musique. Ce livret est écrit en vers, c’est une difficulté supplémentaire car cela impose un certain rythme et une ligne de chant particulière. Dans cette nouvelle sombre de Prosper Mérimée, bâtie autour de la vengeance, le personnage principale est le ” Vocero “ qui rôde partout et que l’on entend du début à la fin de l’ouvrage. Ce chant Corse de “ mort et de vendetta ” joue son rôle d’oiseau noir en revenant comme un leitmotiv, et plus encore que Colomba, il va conditionner Orso à aller là il ne veut justement pas aller. Je suis issu d’une époque où l’enseignement, de la fugue, du contrepoint, tournait autour de Jean-Sébastien Bach, et tout en baignant dans la musique de Gabriel Fauré, de Claude Debussy ou de celle de Maurice Ravel, compositeurs beaucoup joués à cette époque, j’ai eu des professeurs tels qu’Olivier Messiaen ou Henri Challan, et évidemment, cette culture musicale se ressent dans mes compositions. Mais toutes ces musiques de formes si différentes avaient ceci en commun, c’est qu’elles étaient structurées, c’est par le jazz que je suis sorti de cette dogmatisation. J’ai voulu m’évader de cette prison culturelle, mais en sort-on jamais tout à fait? Je n’ai jamais voulu rester dans l’imitation et j’ai toujours été à la recherche d’un style personnel, en ce sens, le terme de ” touche à tout ” me convient très bien et je ne le trouve pas péjoratif. Je suis incapable de faire toujours la même chose, se cantonner dans un seul genre est frustrant, je me considère plutôt comme un explorateur attiré par les langages différents, qui aime découvrir de nouvelles voies. Mes compositions pour des chanteurs de varité devaient être dans l’air du temps, et les musiques de films étaient dirigées par les époques et les histoires que ces films racontaient. Pour un opéra vous êtes totalement libre. C’est donc dans un langage personnel mais relevant aussi de mon intimité, que je m’exprime au travers de la musique de Colomba. Ces deux heures de musique tendent vers des accents corses, avec une recherche de rythmes, d’ornementations propres à ce lieu très marqué culturellement. La structure même du livret (actes, tableaux) me conditionne également, mais je reste totalement libre dans l’orchestration et dans l’harmonisation. La composition de Colomba, a été un travail solitaire pendant trois ans, pas toujours en continu mais toujours présent dans la pensée, influencé par les humeurs du moment ou la condition physique, c’est en cela aussi que c’est une oeuvre qui touche à l’intimité. Trois ans de gestation c’est long. Certains chanteurs ont changé depuis le début du projet, les voix n’étaient plus les mêmes mais nous avions la chance de pouvoir adapter tout cela.
Avez-vous été surpris par le son de l’orchestre à la première écoute?
Lorsque l’on compose on a obligatoirement le son dans l’oreille, mais le son en direct est quelques fois surprenant, ceci est du à la disposition des musiciens, à la fosse d’orchestre, mais il n’y a pas de mauvaises surprises, simplement une adaptation est nécessaire. La composition de cet opéra a été une expérience extraordinaire.
Maître Gibault, vous êtes le chef d’orchestre de cette création que l’on doit jouer dans quelques jours, dites-nous comment vous avez appréhendé cette oeuvre nouvelle.
Colomba, n’est pas ma première participation à une création, J’ai pu collaborer avec des compositeurs tels que Georges Aperghis, à Lyon, Fabio Vacchi, à Lyon, Milan, Bologne, ou Wolfgang Rihm à Berlin avec les musiciens de la Philharmonique de Berlin, entre autres, et cette année avec la compositrice Garciane Finzi. J’aime beaucoup participer à des créations, c’est un travail très excitant. J’ai un esprit curieux, et une création est une découverte qui oblige à se renouveler, à pousser un peu plus loin ses recherches. Tout en aimant beaucoup les oeuvres du répertoire, il y a un petit côté passéiste à s’y cantonner.
Est-ce plus facile d’aborder une oeuvre sans aucune référence, discographique ou autre, qui pourrait vous influencer? C’est aborder une oeuvre avec un regard neuf, mais honnêtement, je ne suis jamais influencée par ce que j’entends. j’écoute des enregistrements avec des interprétations différentes, mais je les prends comme une série de documents, comme un catalogue que l’on feuillette. Il est même possible d’être dérangé par une interprétation. Tout ceci fait parie de la culture dont nous nous nourrissons, mais n’influence pas.
Comment s’est passée votre collaboration avec le compositeur?
Mais très bien, je pense que le chef d’orchestre doit être au service du compositeur et dans ce cas précis, notre collaboration a été complète, c’est d’un commun accord que nous avons élaboré certaines coupures. Jean-Claude Petit est un grand professionnel dont les idées sont toujours très intéressantes, et c’est avec honnêteté et une grande fierté, qu’à la tête de l’orchestre, je me mets au service de son oeuvre.
Quels ont été vos rapports avec les chanteurs et les musiciens? Nous avons formé une équipe très soudée. Il faut soutenir les chanteurs, les laisser s’exprimer avec un peu de souplesse, mais en même temps maintenir la structure dont ils ont besoin. Un chef d’orchestre ne doit pas être trop rigide, mais solide. Dans cet ouvrage, les rythmes sont difficiles à mémoriser et il faut absolument faire preuve de fermeté dans la direction pour n’avoir aucun décalage entre le plateau et l’orchestre et pallier l’inconfort d’une création. Les musiciens ont été très attentifs et ont fait preuve d’une grande souplesse. C’est une collaboration qui m’a donné beaucoup de plaisir.
Avez-vous des projets dont vous pouvez parler?
J’ai formé il y a trois ans, un orchestre composé de quarante jeunes musiciens très engagés. Le Paris Mozart Orchestra. Nous donnons à peu près 30 concerts par an, et le prochain se tiendra au Théâtre des Champs-Elysées, le 26 mai prochain. C’est un échange musical et humain très fort.
Charles Roubaud, vous avez souvent fait des mises en scène à l’Opéra de Marseille où le public est toujours sensible à votre travail, mais aujourd’hui, vous collaborez à une création mondiale, est-ce votre première création et en quoi cela diffère-t-il d’une nouvelle production? Mais oui, c’est ma première participation à une création ( paroles et musique pourrions nous dire? ) C’est quelque chose de nouveau et de très intéressant, il y a ici un échange rare, mais c’est aussi un challenge, car si travailler sur une idée où rien n’a encore été fait visuellement n’est pas un problème, imaginer une mise en scène et une mise en place des chanteurs sur une simple partition jouée au piano demande beaucoup d’imagination. L’ambiance orchestrale n’y est pas, pas plus que le climat ou la ligne musicale. Cet exercice de style demande plus d’efforts. imaginer l’orchestre sur un livret, avec un texte en vers, c’est une gageure. Alors, dans un premier temps, on met l’accent sur les personnages, il y a ici trois sujets, qui peuvent être traités séparément, dans un théâtre moderne on pourrait dire que les personnages sont chacun dans un enfermement. Colomba est dans sa Vendetta, Orso dans son conflit entre la loi et les origines du conflit et Lydia est dans son histoire d’amour. La collaboration ne s’est pas faite à l’origine, il a fallu s’adapter au livret, à sa construction dramatique et aux besoins des changements de décors avec une succession de tableaux, mais ce que vous voyez ici, est ma vision de cet ouvrage, avec une volonté de respecter l’époque. Il faut aussi faire preuve d’adaptation, et ne pas demander aux chanteurs une interprétation trop éloignée de leur tempérament, ils ne joueraient pas juste. Jusqu’à présent, tout se passe bien et les conflits ne sont que dans l’histoire racontée. Cette création a été pour moi une expérience très intéressante.
Invités dans la loge de Marie-Ange Todorovitch, quelques instants avant une répétition, nous voyons naître Colomba sous le pinceau de la maquilleuse.
Marie-Ange, les défis semblent vous convenir et surtout vous galvaniser. Après une Clytemnestre à Marseille, qui a marqué les esprits, vous voici en ” Passionaria ” corse. Parlez-nous de votre engagement, des difficultés d’une création, de ce personnage qui semble vous coller à la peau.
Les défis, oui, mais aussi la curiosité musicale et les créations me galvanisent, et me poussent à accepter des choses nouvelles. Je dois chanter à Strasbourg dans l’opéra Quai Ouest, composé par Régis Campo, et dans un autre opéra assez noir puisqu’il s’agit de Fin de Partie de Samuel Beckett qui sera donné à Milan et Salzbourg, avec une musique composée par Kurtàg György. Le rôle de Colomba avait été écrit en pensant à Béatrice Uria-Monzon, et lorsque l’Opéra de Marseille me propose de la remplacer après que Béatrice ait décliné l’offre, je dis tout de suite oui, sachant que le compositeur pourrait adapter à ma voix certains passages. C’est ce que l’on pourrait appeler un opéra ” cousu main ” ou ” sur mesure “. Chose que l’on ne peut pas faire ( sourire ), avec Giuseppe Verdi ou Richard Strauss. Les créations sont des ouvertures vers des modes nouveaux, des possibilité de rencontres, c’est aussi une responsabilité envers le compositeur. Mais c’est aussi l’opportunité de créer un personnage, de le marquer de son empreinte, car maintenant – dit-elle avec ce rire qui la caractérise – Colomba, c’est moi! Mais l’on peut dire sans se prendre au sérieux, que la sensation est particulière. Je connaissais Benito Pelegrin et le personnage de Colomba, lié à la musique de Jean-Claude Petit me convenait parfaitement. Bien que la partition me soit arrivée tardivement, apprendre ce rôle écrit en vers n’a pas été trop difficile, il fallait comprendre cette écriture musicale où les sauts d’intervalles sont assez fréquents, comprendre aussi les autres personnages et s’imprégner de cette atmosphère particulière. Sur le plateau, la complicité avec les autres chanteurs a été un atout majeur, et faire partie de cette production me procure un plaisir personnel et musical. J’espère que ce spectacle obtiendra un grand succès auprès du public car en plus de la musique et de la force des personnages, il y a un côté visuel tout à fait remarquable.
Passant dans la loge de Jean-Noël Briend, c’est maintenant le personnage d’Orso que nous voyons naître. Jean-Noël, parlez-nous de ce rôle, de cette partition tout à fait nouvelle pour vous et du travail accompli. Je travaille beaucoup en Allemagne, mais pas seulement bien évidemment, et malgré un planning un peu chargé, lorsque l’Opéra de Marseille m’a contacté pour chanter le rôle d’Orso dans Colomba, j’ai accepté immédiatement, et c’est avec enthousiasme que je me suis lancé dans cette aventure. Je n’ai reçu la partition par internet qu’au début du mois de novembre et apprendre une oeuvre contemporaine que l’on n’a jamais entendue demande un peu plus de temps. Entre un Tannhäuser  chanté à Clermont-Ferrand en version concertante avec piano et Les Contes d’Hoffmann que je dois chanter au Théâtre Real de Madrid, le temps, c’est ce qui faisait le plus défaut. Dès la première lecture, j’ai trouvé la partition intéressante, écrite dans un mode tonal; peut-être les rythmes sont-ils plus difficiles à mémoriser, parfois jazzy, avec des ornementations qui doivent paraître improvisées, dans toute l’écriture, on sent poindre le jazzman qu’est Jean-Claude Petit. Une des difficultés premières est sans doute le peu de temps que nous avons eu pour nous adapter aux sonorités de l’orchestre que nous n’avions jamais entendu, mais le pouvoir d’adaptation est une qualité nécessaire pour un chanteur d’opéra. Pour parler du personnage, Je dois avouer que je me sens assez en osmose avec Orso, sur certaines de ses valeurs, il y a en lui une dualité que je retrouve aussi en moi, et je suis à l’aise dans ce rôle. Enfin, pour être tout à fait honnête, je ne suis pas mécontent de créer un personnage, de le jouer avec mon propre tempérament, et laisser ainsi mon empreinte personnelle; car bien que dirigé par le metteur en scène, un peu de l’intimité du chanteur ressort obligatoirement.

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