Opéra de Marseille:”Colomba”

Opéra de Marseille:”Colomba”

Marseille, Opéra Municipal, Saison 2013/2014
“COLOMBA”
Opéra en 4 actes. Livret de Benito Pelegrin, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée.
Musique de Jean-Claude Petit
Première représentation à l’Opéra de Marseille. Création mondiale.
Colomba MARIE-ANGE TODOROVITCH
Lydia  PAULINE COURTIN
Miss Victoria / Une Voix LUCIE ROCHE
Servante  CÉCILE GALOIS
Le Colonel Nevil JEAN-PHILIPPE LAFONT
Le Préfet FRANCIS DUDZIAK
Orso JEAN-NOËL BRIEND
Giocanto Castriconi CYRIL ROVERY
Orlanduccio Barricini / Un Matelot  BRUNO COMPARETTI
Vincentello Barricini  MIKHAEL PICCONE
Barricini Père  JACQUES LEMAIRE
Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale Claire Gibault
Mise en scène Charles Roubaud
Décors  Emmanuel Favre
Costumes Katia Duflot
Vidéos Julien Ribes
Lumières Marc Delamézière
Marseille, 8 mars 2014  

L’Opéra de Marseille nous présentait en première mondiale, l’opéra Colomba, d’après la nouvelle de Prosper Mérimée. Le livret est écrit par Benito Pelegrin, et la musique est composée par Jean-Claude Petit. Les créations d’opéras sont choses rares et c’est avec impatience, que nous attendions de pouvoir découvrir ce nouvel opéra.  Benito Pelegrin est un littéraire et il avait décidé de nous offrir un texte en vers, en référence à la tragédie grecque où sa jeune héroïne a toute sa place. Nous connaissons bien la musique de Jean-Claude Petit, surtout au travers de ses compositions pour des musiques de films: Cyrano de Bergerac, Le Hussard sur le toit, Jean de Florette.… Mais ici, l’approche était plus audacieuse, un opéra!
Claire Gibault, bien connue aussi pour ses engagements dans divers répertoires, était à la baguette, avec un casting à la hauteur de cet évènement musical. Miser sur le trio Emmanuelle Favre, Katia Duflot, Charles Roubaud, était l’assurance d’avoir un visuel qui pourrait être fort et puissant, tout en conservant le côté esthétique, et le public était venu nombreux pour assister à cette première.
On ne peut pas trop dissocier la musique du visuel tant on sent que tout est lié. Bien que plusieurs sentiments soient traités ici, il y a une unité de pensée et d’action interactives. Le sujet principal est la Vendetta, mais les sentiments des personnages qui gravitent autour de cette idée finissent par former un tout. les changements de décors nécessitent des coupures dans l’action et font redescendre la tension qui règne tout au long de l’ouvrage, peut-être une musique appropriée aurait-elle pu faire le lien entre ces tableaux?  Mais ces tableaux sont si beaux, qu’ils nous replongent instantanément dans l’ambiance dramatique. C’est bien fait et bien imaginé. Le ridau s’ouvre sur le pont d’un bateau, la voilure filtre les lumières et laisse voir la mer à perte de vue, animée par le vol des mouettes ; Les personnages paraissent sereins, quand les premières notes d’un Vocero, ce chant corse sombre, annonciateur de peines et de mort, se fait entendre. Ce Vocero, reviendra tout au long de l’ouvrage, faisant monter la tension.
Lorsque le décor change nous entrons dans la maison de Colomba, où elle se tient, seule devant une fenêtre et le contre-jour nous transporte dans une peinture d’Edwad Hopper, ce peintre de la solitude. Dépouillé aussi, le décor à une halte sur le chemin du village ; un calvaire avec sa croix monumentale, et une chapelle en fond de scène, dont les cloches sonneront bientôt le glas. Les atmosphères sont toujours là. Le dernier tableau avant l’entracte, est lui aussi une merveille de sobriété et d’exactitude. Tout concours à nous faire sentir le poids de la mort qui rôde. Il n’y a pas grand-chose, un corps allongé veillé par des femmes en noir, mais les attitudes des hommes, la lumière indirecte et les cierges allumés accentuent les psalmodies de ces femmes en grand deuil. C’est tellement juste que nous sommes immédiatement transportés au coeur des coutumes ancestrales.
Après l’entracte, retour dans l’intérieur de la maison de Colomba, où le drame va prendre forme, les revirements d’action sont traités sans emphase, même la dispute où l’on sort les couteaux sent la haine véritable mais silencieuse ; un grand bravo pour cette direction d’acteurs. Les derniers tabeaux traînent un peu ; dans ce défilé rocheux où la Vendetta va se régler à coups de fusils on ressent une perte de rythme, un manque de puissance, et le dénouement, à Pise devant une architecture renaissance, manque de force. Pourtant c’est là, que Colomba, pour assouvir sa vengeance donnera le coup de grâce à cet homme déjà à terre, allant jusqu’au dernier souffle de son ennemi.
La composition d’un opéra, donne accès à un orchestre symphonique avec tous les instruments dont il dispose. Jean-Claude Petit s’en sert, et s’en sert très bien ; sa partition orchestrale de Colomba est fouillée, puissante et colorée, et il sait utiliser chaque instrument pour créer les atmosphères. Aussi bien le soli de contrebasses ou le tremolo des violons, que les instruments à percussions (cloches, xylophone, glockenspiel) aux sonorités particulières, sont en accord avec la scène. Prenons pour exemple pendant la veillée mortuaire, le solo de violoncelle, superbement interprété, dialoguant avec les psalmodies des femmes.
Chez Jean-Caude Petit, tout est bien pensé et traité avec nuances, sans pathos ni exagération, même le Vocero reste présent mais nuancé. On pourrait regretter que la partie chantée ne soit pas plus en adéquation avec partie orchestrale. L’écriture est contemporaine sans dissonances, mais les sauts d’intervalles cassent la ligne mélodique et empêchent les envolées musicales. Est-ce dû au texte versifié? Le côté narratif est quelques fois un peu trop présent, laissant la monotonie s’installer. On aimerait quelques coups d’éclat, plus de déchirements dans certains passages chantés. Peut-être est-ce un peu trop ” bien léché “.
Il faut venir voir et écouter Colomba, sans penser entendre de grands airs, il n’y en a pas, mais avec l’idée d’assister à un spectacle théâtral où tout est bien fait.
Quelques beaux moments de chant tout de même, Colomba nous en donne un aperçu dès son entrée, avec une Balatta accompagnée par une guitare, l’orchestre lui faisant un tapis sonore. On retient aussi le beau duo Orso-Lydia, plus mélodique, tout de fraîcheur et de clarté. Les parties chantées par le choeur sont elles aussi très réussies. On aurait pu s’attendre à quelques mesures de polyphonies corses, mais non, Jean-Claude Petit reste en dehors des imitations et des clichés, un simple Vocero, et quelques ornementations, ou même certains passages de choeur nous laissent ressentir de légères influences.
Marie-Ange Todorovitch, est Colomba. Physiquement on ne pouvait trouver mieux, et vocalement, ne ne peut que la féliciter. La voix est bien placée, d’une justesse parfaite, avec des inflexions adaptées au personnage. Chaque note est jolie, colorée, c’est une véritable voix de mezzo au timbre chaud, utilisée avec musicalité.
Marie-Ange Todorovitch a du style, de l’allure, une belle prestance, elle évolue avec aisance remplissant la scène même lorsqu’elle y est toute seule. Ce n’est pas une révélation car on l’a déjà appréciée dans divers répertoires, mais ici, le rôle semble écrit pour elle.
Face à Colomba, son frère Orso ; Jean-Noël Briend chante ce rôle, il en a lui aussi le physique et la voix. L’écriture est assez tendue, haut perchée, mais ce n’est pas une difficulté pour ce jeune ténor qui assure les aigus, nombreux dans cet ouvrage. La voix reste agréable dans cette tessiture et garde son homogénéité.
Jeune homme serein et bien élevé au début de l’ouvrage, il finit par devenir tendu et vindicatif, se laissant aller à montrer son agressivité au contact de sa soeur. Ses paroles deviennent dure et sa voix devient plus incisive. Le rythme et les écarts de notes sont les premières difficultés pour garder une certaine musicalité, car si la partition est écrite dans un mode tonal, la ligne de chant est elle écrite dans ce que l’on pourrait appeler un mode brisé. La bonne technique de Jean-Noël Briend lui permet de passer au dessus de ces obstacles sans trop de difficulé, sa voix est ronde , le timbre est chaud, délicat suivant les situation, et si son medium paraît un peu faible quelques fois, cela provient d’une orchestration très fournie.
Dans cet ouvrage, chaque personnage est à sa place, Pauline Courtin, qui chante le rôle de Lydia, est tout à fait convaincante, c’est une Lydia enjouée, à la voix de soprano claire et agréable. L’écriture un peu tendue empêche de profiter pleinement de la rondeur du timbre et de sa musicalité, mais on peut en juger dans le duo Orso-Lydia chanté avec beaucoup de sentiment par ces deux voix qui s’accordent très bien. Elle joue bien, chante avec une bonne diction, et nous espérons l’entendre plus longuement dans un autre ouvrage.
Lucie Roche est Miss Victoria, et malgré un rôle un peu court, on peut tout à fait juger de ses qualités vocales. Sa voix de mezzo-soprano chaude et homogène se fait entendre malgré une écriture d’où tout air est exclu. Elle chante et joue avec mesure, donnant du caractère à ce personnage tout juste ébauché. Cécile Galois, donne aussi, avec justesse et une voix bien placée, un peu de poids au personnage de Saveria, et chacune de ses interventions sera appréciée et remarquée.
Le rôle du préfet est omniprésent dans cet ouvrage et Francis Dudziak en fait un personnage de premier plan. Chaque note est en place, juste, et le timbre de sa voix est chaleureux et profond.Il est difficile de faire ressortir la voix dans une écriture mi-chantée, mi-parlée, mais le registre convient bien à Francis Dudziak, et l’on a beaucoup de plaisir à l’écouter. Son allure et sa prestance font un préfet tout à fait crédible, allant dans le sens du personnage du livret. Jean-Philippe Lafont, excelle dans les rôles de compositions, il fait du Colonel Nevil, un personnage amusant qui détend l’atmosphère. Il met avec sa fille Lydia, un peu d’originalité dans ce drame, donnant du rythme tout en mettant de l’animation.
N’ayant pas de grandes phrases à chanter, il défend son personnage avec justesse. Un autre personnage tout à fait crédible est le bandit Giocanto Castriconi, chanté par le baryton Cyril Rovery.  Il saura se faire remarquer malgré des interventions assez courtes par son allure, son jeu, mais aussi par sa voix grave et bien placée que l’on peut même distinguer dans le septuor final de la scène 5 du IIIème acte d’une écriture sans grande unité.
Bruno Comporetti, et Mikhael Piccone, sont aussi tout à fait à leur place dans les rôles respectifs d’Orlanduccio Barricini et Vicentello Barricini, mettant beaucoup de présence scénique et vocale dans leurs interventions.
Malgré une interprétation juste, Jacques Lemaire, qui chante le rôle du père Barricini, aura quelques difficultés à se faire entendre.
Dans ce spectacle, créé de toutes pièces, il faut noter les superbes costumes de Katia Duflot. On est toujours séduits par la beauté de ces costumes, et la recherche que l’on sent dans les détails et le choix des étoffes. Elegants et sans falbalas, ils participent aux ambiances et aux atmosphères que le metteur en scène Charles Roubaud a su créer. Les attitudes des chanteurs et surtout du choeur, toujours d’une extrême justesse font que l’on se souviendra longtemps de ces tableaux ou chaque détail est bien pensé. Les décors d’Emmanuelle Favre éclairés avec beaucoup d’intelligence par Marc Delamézière, nous donnent à voir un beau spectacle.
Maître Claire Gibault, se met au service de la partition, dirigeant avec délicatesse et intelligence un orchestre que l’on sent attentif et réactif à ses gestes. Elle arrive à donner de très belles couleurs et une grande homogénéité à la partie orchestrale. Il est difficile de toujours retenir un orchestre dont la partition est écrite pour donner un volume sonore, mais si  certaines voix ont du mal à passer au dessus de l’orchestre, cela est plutôt dû à une écriture vocale assez tendue. Un grand bravo aussi au choeur très investi, qui chante et joue avec sobriété. Un beau spectacle qui a reçu un accueil très chaleureux du public, et qui demande à être vu et écouté plusieurs fois afin d’en découvrir toutes les subtilités.

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