Marseille: “Der fliegende holländer”

Marseille: “Der fliegende holländer”

Marseille, Opéra Municipal, saison 2014 / 2015
DER FLIEGENDE HOLLÄNDER” (Le vaisseau fantôme)
Opéra en trois actes, livret de Richard Wagner
Musique de Richard Wagner
Senta   RICARDA MERBETH
Marie   MARIE-ANGE TODOROVITCH
Le Hollandais    SAMUEL YOUN
Erik   TOMISLAV MUZEK
Daland   KURT RYDL
Steuermann   AVI KLEMBERG
Orchestre et Choeur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale  Lawrence Foster
Mise en scène  Charles Roubaud
Décors   Emmanuelle Favre
Costumes  Katia Duflot
Lumières  Marc Delamézière
Coproduction Chorégies d’Orange / Opéra de Marseille
Marseille, le 21 avril 2015
Marseille, annexe de Bayreuth ? On pourrait se poser la question, mais avant tout, il faut s’en féliciter. En effet, Richard Wagner, compositeur souvent absent de la scène marseillaise, était invité en cette soirée du 21 avril avec son Vaisseau fantôme qui avait jeté l’ancre, non pas dans le Vieux port, mais sur la scène de l’Opéra ; un évènement en soi, mais pas seulement. La distribution exceptionnelle allait déplacer un public très nombreux venu de tous horizons et de Bayreuth même. C’est dire le rayonnement de notre scène dans le monde du lyrique. Pas moins de trois chanteurs, qui font partie de la distribution du Vaisseau fantôme que l’on peut applaudir au Festspielhaus, allaient nous enchanter ce soir. Ajoutez à cela un chef d’orchestre de renommée internationale et une mise en scène qui a déjà soulevé l’enthousiasme du public des Chorégies d’Orange, vous comprendrez pourquoi les aficionados de Richard Wagner avaient depuis longtemps noté cet ouvrage dans leurs agendas. Après avoir composé ” les Fées “, ” Défense d’aimer ” et Rienzi ” qui reste dans le goût de l’époque et sous l’influence encore d’un Meyerbeer, Richard Wagner trouve son style et commence à l’imposer avec son Vaisseau fantôme, créé à Dresde le 2 janvier 1843.
Nous sommes ici dans le romantisme allemand où grands sentiments et esprit de sacrifice se côtoient avec force, puissance et envolées lyriques. Le compositeur introduit le leitmotiv qui annonce les personnages, et aborde les thèmes de l’errance du sacrifice et de la rédemption par l’amour que l’on retrouvera dans tous ses opéras. Il reprendra d’ailleurs la fin de cet ouvrage pour renforcer cette idée de rédemption. Plusieurs sources donneront naissance au ” Der fliegende Holländer ” dont Richard Wagner écrira lui-même le livret : la lecture des ” Scènes de voyage de Norderney ” ou des ” Mémoires de von Schnabelewopski ” de Heinrich Heine, renforcée par une tempête essuyée par le compositeur lors d’une traversée, qui fera resurgir les vieilles croyances superstitieuses. L’on pouvait se demander comment cette production créée en 2013 sur l’immense scène du Théâtre antique d’Orange pouvait être adaptée pour l’Opéra de Marseille.Si le metteur en scène Charles Roubaud et la décoratrice Emmanuelle Favre ont dû réduire les proportions du décor, ils ont su conserver l’intensité à ce drame qui devient plus intimiste, et accroître la perception des sentiments souvent exacerbés. Le décor qui envahit la scène, loin de donner une impression de trop chargé, nous enferme avec les personnages dans l’atmosphère étouffante de ce récit, joué comme à Bayreuth sans entracte, ainsi que le souhaitait Richard Wagner. L’imagination du metteur en scène et l’emploi de vidéos allaient permettre de passer d’un lieu à l’autre sans changement de décor. Un énorme piton rocheux se transforme à vu en vaisseau, celui du Hollandais, ou en épave échouée en bord de mer, laissant apparaître la façade d’un bâtiment. Aucune interruption ne viendra rompre l’atmosphère lourde de l’opéra. Les cordes d’amarrage descendent des cintres et donnent relief et mouvement à la scène. Les lumières de Marc Delamézière sont remarquables, procurant cette impression de tempête menaçante, avec les reflets argentés de la lune qui éclaire une mer calme ou déchaînée au travers de gros nuages sombres. Bel effet de fête aussi, avec des guirlandes lumineuses. Tout ici a été pensé et conçu avec soin, dans le respect du texte et de la musique, l’on peut alors se laisser aller au plaisir d’écouter sans se poser de question tout en restant plongé dans une action concise avec un visuel fort d’une étrange beauté. Plus qu’à Orange encore, l’impact émotionnel est puissant ; une impression déjà ressentie pour ” Elektra ” de Richard Strauss montée aussi par Charles Roubaud et Emmanuelle Favre. Une excellente direction des chanteurs donne naturel et fluidité à chaque scène. Les costumes de Katia Duflot sont pensés dans le moindre détail avec intelligence et bon goût. Les marins tous vêtus de pantalons cirés noirs donnant des reflets argentés respectent l’idée de rester dans une unité de couleurs, enfermant le spectateur dans un visuel subjectif. Daland et Erik ont les costumes sobres et seyants justifiés par leurs rôles. Senta porte une robe claire et vaporeuse, celle d’une jeune fille romantique issue d’un milieu aisé. Marie et les fileuses sont vêtues de jolies robes, toutes différentes, coupées dans des tissus aux couleurs pastel, apportant cette note de gaîté qui s’accorde à leurs chants. Décrit comme un homme habillé de noir, le Hollandais porte ici un costume blanc ajusté couvert par un long manteau blanc lui aussi. Cette couleur, trahissant légèrement le texte, donne au personnage un air fantomatique, qui le fait s’imposer dans ce décor sombre. Les chanteurs sont d’une telle qualité que l’on ne sait par qui commencer. Ricarda Merbeth peut-être, dont la voix, la présence et l’intelligence de jeu marqueront ce rôle définitivement. Déjà applaudie sur cette scène en 2013, pour son interprétation de Chrysothémis ( Elektra ) elle a peut-être gagné en puissance sans rien perdre de la pureté de sa voix. Et quelle voix, quelle assurance, quelle justesse et quels aigus ! Son timbre, rond même dans la puissance, et des aigus directs et assurés qui feraient trembler les colonnes d’un temple ont conquis un public subjugué. Sa Ballade du Hollandais fait montre d’une grande musicalité, avec de longues tenues qui gardent la chaleur du timbre, et une ligne de chant irréprochable. Son jeu intelligent nous révèle une jeune fille romantique habitée par son rêve, un rêve qui l’enferme et l’entraînera au fond des flots. Acclamée à Bayreuth pour son interprétation de Senta, elle sera ovationnée à Marseille aussi, tant elle imprègne le rôle de sa personnalité, laissant l’auditeur conscient d’avoir écouté une interprétation rare. Samuel Youn, un Hollandais luis aussi venu de Bayreuth sera plus que magistral. Sa voix sombre aux graves sonores investit la scène et la salle. Dès son entrée, cet homme vêtu de blanc et auréolé de lumière impose son personnage par son allure et sa présence. La projection des notes, la qualité de sa voix, lui donnent cette puissance sans forcer qui lui permet une grande musicalité dans l’émission de chaque note. Sa justesse d’expression et le phrasé au legato suave imposent son style particulier, avec des rythmes chantés sans dureté. Peu de gestes mais justes, des aigus éclatants, larges et faciles lui donnent cette aura. Samuel Youn chante avec intelligence et sensibilité, mais avec une intensité vocale qui impressionne. Son duo avec Senta, magnifique de compréhension musicale est un moment de grâce. C’est superbe ! Tomislav Muzek, qui chante Erik à Bayreuth aussi, est d’une grande justesse dans son personnage. Dès les premières notes, on a conscience d’être en présence d’un ténor wagnérien de rêve. La voix est belle avec un phrasé délicat. Sa prononciation parfaite lui permet une aisance dans sa ligne de chant. Sa présence sur scène donne au personnage une force et une émotion que l’on ne trouve pas toujours. Aussi bien dans la colère que dans les moments plus sensibles, sa voix lumineuse séduit par son timbre et son assurance, avec des prises de notes délicates et une superbe conduite du chant. C’est un Erik qui sait être touchant dans son duo avec Senta et que l’on a envie d’entendre dans Tannhäuser peut-être ? Un beau trio final avec des voix qui s’accordent nous est donné à entendre. Kurt Rydl est un Daland de grande qualité. Si la voix semble un peu fatiguée avec un vibrato qui s’est élargi, il n’en a pas moins une voix profonde au timbre chaleureux qui rend ce personnage, cupide et quelques fois sensibles, très crédible. Son jeu d’une grande justesse, où chaque geste est fait avec naturel compense ces petits défauts. Kurt Rydl, qui a une grande connaissance du rôle, donne vie et poids au personnage avec une belle intelligence vocale et scénique, faisant entendre des aigus puissants et très projetés. Avi Klemberg est un Steuermann très présent. Avec une voix plus légère et bien placée, il assure ses aigus avec de belles tenues de notes. Si son vibrato est quelques fois un peu serré, sa technique, sa musicalité et son jeu intelligent en font un Steuermann à la voix agréable, très applaudi et remarqué. Marie-Ange Todorovitch, qui nous avait impressionnés sur cette scène en 2013, dans le rôle de Clytemnestre, ( Elektra )  est ici une Marie très à l’aise, avec une bonne projection et une voix bien placée qui fait résonner les graves.  Avec des rythmes très en places et un timbre de voix chaleureux, elle donne de l’éclat à son personnage. Dès l’entrée, le Choeur d’hommes s’impose avec un bel investissement de chacun et un bel ensemble aux attaques nettes et puissantes qui procure un choc émotionnel. Le choeur d’hommes tient un grand rôle dans cet ouvrage. Il fait ici corps avec la musique virile de Richard Wagner et donne vie à un opéra où les scènes sont souvent statiques, on regrette simplement que l’on ait eu recours à un choeur enregistré pour le chant des marins du vaisseau fantôme, nous privant de la sonorités naturelle de certaines voix d’hommes. le choeur de femmes, dans un registre différent fait aussi une prestation de grande qualité, avec un ensemble parfait et des nuances marquées, où l’attaque pianissimo des voix des sopranos est d’une belle justesse. Mais que ferait un plateau remarquable sans un chef et un orchestre à la hauteur des chanteurs ? Et ce qui fait l’immense succès de cette représentation est justement la communion de tous ces talents. Dès les premières notes, Lawrence Foster prend l’orchestre à bras le corps ; il portera fosse et plateau jusqu’au dernier accord dans des tempi toujours justes, enlevés ou plus sensibles mais sans aucune cassure, avec une grande souplesse de direction, donnant du poids au récit. La musique de Richard Wagner trouve avec ce chef d’orchestre des résonances que l’on écoute rarement, car force et souplesse sont les maîtres mots de sa direction. L’orchestre qui sonne avec une belle rondeur de son ne couvrira jamais les chanteurs, tout en donnant le rythme voulu. Lawrence Foster joue sur les sonorités avec une belle recherche, jusque dans les pianissimi des timbales, changeant ainsi les atmosphères. Bel investissement du quatuor aux attaques tremolo puissantes et nettes, largeur et rondeur de son pour les cuivres avec appels du cor et précision de la petite harmonie, pour cet orchestre à l’écoute. Lawrence Foster, avec une grande connaissance de l’ouvrage et une belle sensibilité a su ajuster la balance des sonorités, laissant sonner son orchestre ou le retenant sans le brimer, avec une battue nette, ou large, pour des changements de tempi faits avec souplesse. Un orchestre des grands soirs, mais aussi digne des plus belles scènes, conduit par un chef d’orchestre qui a su motiver, tenir et réunir fosse et plateau dans une même musicalité. Un Vaisseau qui nous donne envie de monter à bord. Quel plaisir et quel succès ! Merci pour cette programmation à Maurice Xiberras qui réuni de tels artistes. Photo Christian Dresse

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