Orange, Chorégies, Saison 2015: “Il Trovatore”

Orange, Chorégies, Saison 2015: “Il Trovatore”

Orange, Chorégies 2015
“IL TROVATORE”
Opéra en quatre actes, livret de Salvatore Cammarano d’après El Trovador d’Antonio Garcia Guttiérrez
Musique  Giuseppe Verdi
Il Conte di luna   GEORGE PETEAN
Leonora  
HUI HE
Azucena   MARIE-NICOLE LEMIEUX
Inès   LUDIVINE GOMBERT
Manrico   ROBERTO ALAGNA
Il Conte di luna   GEORGE PETEAN
Ferrando   NICOLAS TESTE
Inès   LUDIVINE GOMBERT
Ruiz
   JULIEN DRAN
Un vecchio zingaro  BERNARD IMBERT
Choeurs des Opéras Grand Avignon, de Nice, et de Toulon Provence-Méditerranée
Orchestre National de France
Direction musicale   Bertrand de Billy
Mise en scène  Charles Roubaud
Scénographie  Dominique Lebourges
Costumes   Katia Duflot
Eclairages  Jacques Rouveyrollis
Vidéos   Camille Lebourges
Orange, le 1er Août 2015
Pour la saison 2015, les Chorégies d’Orange et son Directeur Général Raymond Duffaut, en plus d’une pléiade de chanteurs de haut niveau, avaient engagé trois ténors d’un charisme incontesté : Joseph Calleja pour un concert, Jonas Kaufmann pour le rôle de Don José ( Carmen ) , et Roberto Alagna pour le Manrico du Trouvère que nous allions applaudir ce soir. Comme en 2007 sur cette même scène, cette production réunit deux habitués des Chorégies : le ténor Roberto Alagna, qui depuis 1993 enchante ces soirées sous les étoiles, et le metteur en scène Charles Roubaud dont les productions sont toujours très appréciées. Celle ci, une reprise de celle de 2012 vue à Marseille, donnera lieu à quelques modifications afin de l’adapter à l’immense plateau du Théâtre Antique. Si une transposition nous fait passer du XVe siècle à la guerre d’Espagne, rien dans ce changement ne nous gêne ou ne nous choque. Ce drame basé sur la vengeance reste une histoire de sentiments, presque un enfermement familial loin des effets spéciaux ou des déploiements à grand spectacle. la mise en scène de Charles Roubaud sobre et conforme au récit est claire et agréable à regarder. Deux plans inclinés parallèles permettent l’évolution des personnages et la superposition des actions. S’il est difficile sur une telle longueur de donner vie à la scène sans passer son temps à courir, une grande habitude du lieu permet au metteur en scène de meubler l’espace avec peu de choses : l’intérieur d’une garnison où les soldats se reposent dans une chambrée aux lits de camp alignés, ou un brasero allumé près d’une grande roulotte éclairée où les bohémiens se réunissent et dansent dans l’intimité de leur camp. Quelques vidéos très réussies de Camille Lebourges nous transportent dans un jardin grâce à un feuillage animé par le vent, ou dans un couvent avec ses portes gothiques projetées. Les costumes de Katia Duflot, hormis ceux des soldats, sont assez intemporels, et les robes  noires d’Inès ou de Leonora font plutôt référence au rang des personnages par le soin et les matières dans lesquelles ils sont coupés. Manrico plus gitan que rebelle ou troubadour est tout de noir vêtu et les robes des tziganes qui s’apprécient plus dans la lumière sont belles et bien imaginées. Le seul moment de pureté dans toute cette noirceur est apporté par les novices aux chants éthérés habillées de blanc. les éclairages de Jacques Rouveyrollis participent à l’atmosphère étrange et dramatique contenue dans l’ouvrage avec des lumières assombries ne donnant jamais une trop grande clarté, nous confinant ainsi dans un enfermement psychologique visuel. C’est la soprano chinoise Hui He qui est ici Leonora. Sa voix puissante, colorée, au vibrato chaleureux passe avec facilité dans un medium sonore aux inflexions souvent appropriées. Il est certainement impressionnant de chanter dans un lieu aussi vaste pour la première fois ; on la sent un peu tendue, ayant du mal à mener ses phrases musicales jusqu’au bout, et si ses aigus toujours trop bas sont assez gênants, on apprécie ses piani chantés dans un souffle, ou ses belles prises de notes. Sa voix homogène aux vibrations chaudes domine souvent dans les ensembles. Des moments magnifiques après l’entracte, alors que les décalages avec l’orchestre seront moins nombreux, permettant une plus grande liberté musicale. Marie-Nicole Lemieux était ici très attendue dans le rôle d’Azucena. Cette contralto québecquoise à la voix aux résonances somptueuses trouvait ici un rôle à sa mesure. Une grande présence sur scène malgré une robe peu seyante, et sans avoir exactement le jeu qui convient, trop agitée peut-être ? Le désagrément causé au début par un vibrato trop large ( Stride la vampa ) s’estompe assez rapidement pour laisser entendre des graves sonores. Sa voix bien placée résonne naturellement sans avoir jamais besoin de forcer. Ses aigus sont assurés mais on aimerait un peu plus de projection dans sa diction ce qui donnerait des rythmes plus marqués. C’est sans doute le manque d’homogénéité dans la voix avec une couleur qui change dans chaque tessiture qui est le plus gênant. C’est dommage, car Marie-Nicole Lemieux qui a la voix du rôle, a aussi les qualités requises pour une Azucena d’exception. face à deux voix féminines puissantes, la soprano Ludivine Gombert se fait entendre avec facilité. Cette jeune chanteuse qui a débuté au sein du choeur d’Avignon possède une voix claire au timbre agréable qui passe bien grâce à une belle diction qui projette ses aigus naturellement. Comme dans chacune de ses prestations, Roberto Alagna était attendu ce soir avec impatience dans le rôle de Manrico par ses fans et tout le public d’Orange. c’est sans doute l’enfant chéri des Chorégies. On retrouve dès sa première intervention dans les coulisses les qualités qui font que l’on est séduit d’entrée : un timbre chaleureux et coloré, une diction et une projection parfaites et surtout cet investissement que l’on perçoit même sans le voir. On sent qu’il aime ce rôle qu’il reprend après l’avoir joué il y a quelques années sur cette même scène, ce Manrico tiraillé entre son amour pour Leonora et l’amour filial qu’il a pour sa mère. Cette mère trop présente qui l’a élevé dans une haine sourde et implacable dirigée contre il conte di Luna et qui le mènera à sa perte. Malgré ses cinquante et un ans, Roberto Alagna a conservé cette allure juvénile, ce jeu impulsif, et si sa voix qui s’est étoffée et élargie a un peu perdu du soleil qu’elle contenait, la chaleur du timbre et ses belles prises de notes sont toujours présentes et font qu’on le reconnaît immédiatement. Cet artiste généreux dans son jeu est le seul dans cette production qui semble faire corps avec le personnage ; cela crée un déséquilibre, même vocal. Une esthétique musicale est aussi nécessaire dans un ouvrage où duos et trios sont nombreux. On aura apprécié le chant toujours investi de ce ténor jusque dans son Di quella pira aux aigus ronds et sonores ; s’il a maintenant tendance à forcer un peu, sa musicalité, le phrasé et le timbre de sa voix font toujours merveille et on l’écoute avec un plaisir toujours renouvelé. Face à Manrico, Il Conte di Luna est ici chanté par un George Petean en grande forme. Vocalement il est parfait, sa voix puissante aux aigus assurés, son homogénéité dans chaque tessiture et un medium rond et sonore font de lui le baryton idéal pour cet ouvrage. Dans une bonne diction et un beau soutien du souffle, sa voix naturelle passe bien. On ne peut pas nier sa présence sur scène mais on le souhaiterait plus investi, comment en effet, faire passer ces sentiments contradictoires  qui vont de la passion pour Leonora à la colère ou la haine pour son rival sans qu’un cil ne bouge, sans qu’un seul geste ne vienne étayer les paroles ? C’est dommage car l’équilibre du plateau s’en ressent. C’est aussi ce que l’on reprochera à Nicolas Testé pour son interprétation du rôle Ferrando. Ce baryton-basse français qui nous avait impressionnés à Marseille dans le même rôle sur une scène aux dimensions plus humaines semble ici décontenancé, faisant le récit des années passées dans une attitude statique, comme un récitant peu concerné ; erreur du metteur en scène, incompréhension de l’acteur ? Ceci dit, la voix au timbre agréable est toujours belle, sonore et homogène avec un joli phrasé pour preuve de sa musicalité. Avec ses beaux aigus, des rythmes plus marqués donneraient plus de présence et de relief au personnage. Julien Dran est déjà un habitué du Théâtre Antique où il avait chanté pour la dernière fois dans l’Otello donné en 2014. Le rôle de Ruiz est un rôle court mais qui demande de ce fait une certaine présence sur scène. Le jeune ténor se fera tout de même remarquer avec une voix claire qui porte loin dans une diction et une projection parfaites. Bernard Imbert dans un rôle plus que court  donnera vie au personnage du Vecchio Zingaro avec une voix sonore et bien projetée. Les voix d’hommes dans le choeur des soldats du début font preuve d’homogénéité et de détermination. De beaux ensembles tout au long du spectacle avec une mention spéciale pour le choeur des religieuses aux voix éthérées à l’acte II. La pierre d’achoppement de ce spectacle où tout pourrait fonctionner vient de l’orchestre et de son chef Bertrand de Billy qui n’a pas su insuffler à ses musiciens le lyrisme contenu dans la partition de Giuseppe Verdi. Un Verdi dont la qualité première est d’avoir toujours su écrire pour les voix, avec des Airs porteurs aux belles phrases musicales. Vouloir faire ressortir la partie orchestrale est une erreur, elle n’est pas écrite pour cela. Seuls comptent le lyrisme et l’intensité dramatique. Le chef d’orchestre se préoccupe peu ici du soutien des chanteurs, de la longueur de leur souffle ou des ralentis qu’il est censé accompagner. Suive qui pourra ; d’où les nombreux décalages. Avec une gestuelle précise, mais toujours assez verticale, le phrasé est abandonné et les solos de clarinette / Leonora ou avec il Conte di Luna sonnent trop hachés et presque scolaires. Quelle distance aussi entre le chanteur et l’orchestre lorsque la mise en scène l’oblige à chanter en fond de scène ! Un chanteur ne peut s’exprimer et chanter à l’aise qu’avec le soutien indéfectible de l’orchestre et en parfaite osmose avec le chef ; ce que l’on n’a jamais perçu ici. pourquoi donc les directeurs de festivals s’obstinent-ils à inviter des orchestres symphoniques de premiers plans mais dont le lyrique n’est pas leur vocation première ? Une soirée qui n’a pas été à la hauteur de nos attentes mais qui n’a pas démérité non plus, l’émotion n’étant perceptible que dans la voix de Roberto Alagna.

Share This

Lascia un commento

Il tuo indirizzo email non sarà pubblicato. I campi obbligatori sono contrassegnati *