Marseille, Opéra Municipal: “L’Aiglon”

Marseille, Opéra municipal, Saison 2015 / 2016
“L’AIGLON”
Drame musical en 5 actes, d’après la pièce d’Edmond Rostand, adaptée par Henri Cain
Musique  Jacques Ibert et Arthur Honegger
L’Aiglon   STEPHANIE D’OUSTRAC
Thérèse de Lorget   LUDIVINE GOMBERT
Marie-Louise   BENEDICTE ROUSSENQ
La Comtesse Camerata  SANDRINE EYGLIER
Fanny Essler    LAURENCE JANOT
Isabelle, le Manteau vénitien   CAROLINE GEA
Flambeau   MARC BARRARD
Le Prince Metternich   FRANCO POMPONI
Le Maréchal Marmont   ANTOINE GARCIN
Frédéric de Gentz   YVES COUDRAY
l’Attaché militaire français  ERIC VIGNAU
le Chevalier de Prokesch-Osten   YANN TOUSSAINT
Arlequin  ANAS SEGUIN
Polichinelle, un Matassin   CAMILLE TRESMONTANT
Un Gilles   FREDERIC LEROY
Orchestre et Choeur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale  Jean-Yves Ossonce
Mise  en scène  Renée Auphan, d’après la mise en scène de Patrice Caurier et Moshe Leiser
Décors  Christian Fenouillat
Costumes Agostino Cavalca
Lumières  Olivier Modol d’après les lumières de Cristophe Forey
Marseille, le 13 février 2016
En nous présentant L’Aiglon, ce drame musical en 5 actes, d’après la pièce d’Edmond Rostand, l’Opéra de Marseille nous plonge dans une atmosphère lourde, autrichienne certes, mais où la France est omniprésente ; car, bien que toutes les scènes se passent en Autriche, le texte ( dans le français admirable d’Edmond Ronstand ) , l’histoire ( l’Aiglon n’est-il pas le fils de Napoléon 1er ? ) , et la musique de Jacques Ibert et Arthur Honegger ( oui, un compositeur suisse, mais vivant en France ) , tout est conçu pour évoquer la France. Nous devons ce petit bijou lyrique à Raoul Grunsbourg, alors directeur de l’Opéra de Monte-Carlo, qui passa la commande d’un opéra populaire et ” pas trop moderne ” à Jacques Ibert ; ce dernier met toutefois une condition à son acceptation : celle d’une collaboration musicale avec son ami Arthur Honegger ( avec qui il composera, non seulement l’Aiglon, qui sera créé en 1937 à Monte-Carlo, mais aussi l’opérette – Les Petites Cardinales – ) . Une composition écrite à quatre mains est une chose rare, mais les deux amis se connaissent si bien, et les tâches sont si judicieusement partagées, que, même connaissant ce fait, il est difficile de différencier les deux écritures. Si la composition de Jacques Ibert est plus joyeuse, plus romantique et d’un phrasé plus délicat, celle impartie à Arthur Honegger, plus militaire, plus cadrée, correspond sans doute mieux à ce caractère partagé entre la culture germanique et la culture française, tout en servant une musique tonale, certes, mais qui passe par l’atonalité et parfois même la polytonalité. Cette collaboration sert à merveille le texte d’Edmond Rostand, respectant son rythme et surtout sa portée dramatique avec cette tension montant crescendo. Mais ce qui fait le succès de cette représentation, en plus d’un plateau superbe d’une grande homogénéité, dont nous parlerons plus loin, c’est sans nul doute le côté visuel et théâtral présenté. La mise en scène imaginée par les metteurs en scène Patrice Caurier et Moshe Leiser, que nous avions appréciée en 2004 sur cette même scène, est ici reprise par  Madame Renée Auphan, qui était à l’origine de ce projet alors qu’elle était directrice de l’Opéra de Marseille. Une mise en scène sobre mais efficace, élégante aussi dans les détails et qui reste en accord avec le contexte historique. Sans doute peut-on reconnaître ici la touche de féminité de Madame Auphan dans la subtilité du comportement des acteurs et la justesse de leurs mouvements, avec cette légèreté et cette élégance qui caractérisent chacune de ses signatures. Aucune fausse note donc dans cette partition visuelle conçue en parfaite adéquation avec la musique et sa portée émotionnelle. Les décors de Christian Fenouillat, qui nous emmènent dans le château de Schönbrunn de la Vienne impériale, sont créés avec intelligence et sobriété, contribuant à garder au drame son intensité intimiste. Rien n’est laissé au hasard et, des jardins aux pièces plus austères, ces décors contribuent à créer les atmosphères. Les costumes d’Agostino Cavalca, font ressortir avec justesse l’époque, la condition des personnages, mais aussi leur caractère. Ainsi, le costume du Prince Metternich le fait-il paraître inquiétant, glacial dans son long manteau noir ; juché sur des talons qui le grandissent et arborant l’imposant collier qui lui conférait le titre de Chevalier de l’Ordre autrichien de la Toison d’or, son allure raide donne encore plus de poids à son personnage. les robes chatoyantes des dames sont du plus bel effet, ainsi que l’uniforme blanc du duc de Reichstadt. Mais, les déguisements du bal costumé où Pierrots, Colombines et Arlequins affublés de longues têtes masquées, dansent sur une lente valse langoureuse, sont particulièrement réussis. Comme il est agréable de pouvoir se laisser porter par une esthétique visuelle bien pensée ! Les lumières d’Olivier Modol sont imaginées et exécutées avec un art abouti. Les ombres projetées sur un mur alors que Metternich s’adresse au ” petit chapeau ” le font paraître plus grand ; c’est une image sans parole d’une grande portée. Les pénombres, les clairs-obscurs, les éclairages indirects tout est juste, jusqu’à la scène d’hallucination évoquant la bataille de Wagram éclairée tel un tableau du Caravage ; tout ici est criant de vérité et fait ressortir la palette émotionnelle qui conduira à la mort du duc de Reichstadt. La dernière image sera poignante, qui nous le livrera étendu sur le lit de camp de son père, drapé dans les dentelles de son superbe berceau dessiné par Prud’hon, et dont la lumière fait ressortir la couleur dorée du vermeil. Justesse, mais aussi beauté dans tout ce qui nous est donné à voir. Stéphanie d’Oustrac dont l’Aiglon est une prise de rôle, est, avec une justesse confondante, ce jeune homme partagé entre ses doutes et ses rêves de gloire. Habituée aux rôles travestis ( n’avait-elle pas interprété un Isolier remarquable dans Le Comte Ory ? ) , elle est ici d’une si grande crédibilité, qu’on en oublie la jeune fille sous l’habit de cet Aiglon tourmenté. Elle arrive à faire passer tous les sentiments qui l’animent et l’assaillent avec un naturel saisissant. Stéphanie d’Oustrac défend cette partition avec une voix qui garde son homogénéité malgré les inflexions souvent changeantes, et ses aigus clairs, puissants et colorés sont projetés dans une diction parfaite. Son médium sonore et moelleux lui permet une grande souplesse dans les longues phrases musicales ; on sent chez elle une force, une intensité de sentiments qu’elle exprime avec émotion aussi dans les duos avec Flambeau ou Metternich. Aucun relâchement dans son jeu et sa voix qui font de cet Aiglon le pilier majeur de cette oeuvre. Ludivine Gombert, apporte au rôle de Thérèse de Lorget la tendresse et la douce féminité de cette jeune fille amoureuse et subjuguée. Sa voix agréable et percutante apporte un peu de fraîcheur dans de jolis phrases musicales bien que parfois écrites dans une tessiture haut perchée. Ses comptines chantées pour un jeune homme mourant laissent percer l’émotion contenue dans sa voix. C’est une Thérèse touchante d’une grande justesse. Bénédicte Roussenq, Laurence Janot, Sandrine Eyglier et Caroline Géa défende avec beaucoup de finesse et de professionnalisme des rôles plus courts mais à la hauteur de cette partition. Après avoir été Metternich en 2004, Marc Barrard chante ce soir le rôle de Flambeau. Un Flambeau où pointe la gouaille, le courage et la passion des grognards de l’empire, ce soldat qui a traversé toutes les épreuves pour servir l’empereur jusqu’à travers son fils. La voix est sonore, bien placée et le geste est juste. Peut-être aimerions-nous un peu plus de virulence dans sa réponse au Maréchal Marmont : ” et nous, nous ne l’étions pas peut-être fatigués ” . Mais c’est chose infime dans cette excellente prestation où Marc Barrard arrive à nous émouvoir, souvent, et cela jusque dans sa mort. Le Prince Metternich de Franco Pomponi est impressionnant à souhait. Grand, noir de la perruque jusques aux pieds, son allure glaciale a de quoi impressionner le pauvre Aiglon qui n’arrive pas, auprès de lui, à prendre son envol. Ses colères sont effroyables et les mots cinglants lancés avec force nous donnent le frisson. Vocalement très à l’aise, il évolue d’un registre à l’autre avec facilité dans une diction parfaite qui lui permet de laisser exprimer sa colère, ou ses craintes, devant le fameux chapeau par exemple. Une des scènes les plus marquantes est celle où, devant le miroir qui reflète le futur Napoléon II, il brise tous ses espoirs en quelques mots bien sentis. Un face à face dur, terrifiant émotionnellement. Les phrases sont chantées d’une façon puissante et sonore, faisant de ses interventions des moments poignants et justes. Le Maréchal Marmont d’Antoine Garcin est tout à fait à sa place vocalement et scéniquement. Il fait très bien ressortir les traits de cet homme vieillissant et fatigué qui, par lassitude, a préféré trahir. Yves Coudray, Eric Vignau Yann Toussaint, Ana Seguin, Camille Tresmontant et Frédéric Leroy, font ressortir avec pertinence et justesse les rôles qu’ils défendent. Le Choeur de l’Opéra de Marseille fait entendre un ensemble de voix d’une belle homogénéité tout en faisant ressortir les couleurs d’une partition écrite en accord avec les émotions. Jean-Yves Ossonce était, comme en 2004, à la baguette, et c’est à lui que revenait la responsabilité de faire ressortir toutes les subtilités écrites par les deux compositeurs, représentants incontestés de la musique du XXe siècle. Deux compositeur investis dans cette mission : écrire une oeuvre marquante avec deux personnalités différentes ; mission réussie. Car, plus on écoute cette partition, plus les détails, les subtilités et les évocations deviennent évidentes. Quelle intégration du texte dans la musique, et quelle fusion entre Edmond Rostand et les deux compositeurs ! Des accords militaires aux comptines enfantines, de la colère de Metternich à la valse lente du bal masqué, pas une note qui soit en trop, pas un accord qui tombe à plat ; et que dire de ce Chant du départ, de cette Marseillaise joués avec émotion ?  C’est oeuvre est un bijou que le chef d’orchestre défend avec l’intelligence de celui qui comprend la partition et qui la connait bien. Il dirige avec assurance un orchestre qui sait arrondir les sonorités et donner les nuances nécessaires qui laisseront passer les voix tout en faisant ressortir les phrases symphoniques. S’il faut absolument aller voir ce spectacle, il faut aussi le revoir pour ne rien rater des subtilités d’un langage écrit, où chant, musique et scène sont en parfaite osmose. Un réel moment de bonheur qui a séduit tout le public. Photo Christian Dresse

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