Toulon, Opéra:”Pelléas et Mélisande”

Toulon, Opéra:”Pelléas et Mélisande”

Toulon, Opéra, saison 2015 / 2016
“PELLEAS ET MELISANDE”
Drame lyrique en cinq actes, livret de Maurice Maeterlinck
Musique de Claude Debussy
Mélisande  SOPHIE MARIN-DEGOR
Geneviève CORNELIA ONCIOIU
Yniold CHLOE BRIOT
Pelléas  GUILLAUME ANDRIEUX
Golaud LAURENT ALVARO
Arkel  NICOLAS CAVALIER
Un médecin : un berger THOMAS DEAR
Orchestre et Choeur de l’opéra de Toulon
Direction musicale Serge Baudo
Mise en scène et costumes  René Koering
Décors Virgile Koering
Lumières Patrick Méeüs
Toulon, le 31 janvier 2016
En nous présentant Pelléas et Mélisande, l’Opéra de Toulon nous plonge dans un drame lyrique, onirique et enchanteur dont la création à l’Opéra Comique de Paris le 30 avril 1902, dans un brouhaha épouvantable, a suscité un grand scandale. La pièce écrite par Maurice Maeterlinck met en scène, avec poésie et un choix juste et recherché des mots, un drame, certes intemporel, mais aussi banal : un homme en proie à la jalousie tue son jeune frère amoureux de sa femme. Ici, nous ne savons que très peu du passé des personnages et seul le nom du royaume ancien et imaginaire où le drame se passe nous est connu : l’Allemonde. La beauté du propos tient dans la forme et le traitement de l’oeuvre, entre symbolisme français et romantisme allemand. Claude Debussy s’approprie l’oeuvre pour la faire sienne au point que l’on ne peut citer le nom des deux personnages principaux sans faire référence à sa musique. Pelléas et Melisande font-ils partie de ces couples, tels Roméo et Juliette ou Tristan et Yseult, dont l’amour interdit est transcendé par la mort ? Ici, la lumière joue un grand rôle, qu’elle tende à élever les sentiments ou à créer des oppositions avec les zones d’ombres ; l’eau, omniprésente est aussi associée à la lumière par sa clarté et sa limpidité. Claude Debussy, qui a déjà composé de nombreuses mélodies sur des poèmes de Paul Verlaine, a su admirablement créer les atmosphères désirées par de longs silences actifs et des conversation dans un style récitatif ; il manie avec beaucoup d’intelligence l’art des nuances et des oppositions et c’est ce qui définit le style français dans l’écriture musicale. Dans cet opéra atypique, Le compositeur joue sur les enchaînements de scènes, reliées par des interludes instrumentaux, dans une continuité musicale sans rupture, sans Airs et sans ensembles. Si Maurice Maeterlinck et Claude Debussy semblent en parfaite osmose dans l’accord des mots et des notes, ils restèrent brouillés jusqu’à la mort du compositeur. En fait, Maeterlinck fut si fâché de n’avoir pu imposer sa femme pour chanter le rôle de Mélisande, qu’il songea même à provoquer le compositeur en duel. Pour diriger cette oeuvre éminemment française, c’est à Serge Baudo, Maestro reconnu depuis le début de sa carrière comme un chef d’orchestre dont l’élégance et la compréhension musicale sont une référence incontournable pour la musique française, que l’Opéra de Toulon a fait appel avec beaucoup de justesse. Après avoir été choisi par Herbert von Karajan pour diriger cette oeuvre à la Scala de Milan, Serge Baudo sera si touché par Pelléas et Mélisande, qu’il avouera vouloir l’écouter jusqu’à la fin de sa vie. Ce chef d’orchestre qui a créé les oeuvres des plus grands compositeurs français du XXème siècle, allant d’Olivier Messiaen à Darius Milhaud en passant par Henri Dutilleux ou Marius Constant entre autres, portera la musique française à son plus haut niveau et créera à Lyon le Festival Berlioz. René Koering est une figure marquante du monde musical ; compositeur enseignant aussi l’acoustique, écrivain, directeur de l’Opéra National de Montpellier, mais aussi metteur en scène, c’est avec cette culture complète qu’il aborde Pelléas et Mélisande. Certes, sa conception particulière de l’ouvrage peut déconcerter, Mélisande n’arrive-t-elle pas sur une bicyclette ? Mais passées les premières minutes de surprise, la cohésion du propos opère, et malgré certains aménagements tout personnels mais assez minimes finalement, cette mise en scène imaginée sans lourdeur cadre parfaitement avec la musique ; et sans être fan des revisites, force est de constater que ces légères adaptations, si elles nous entraînent dans un monde plus réel, nous laissent toutefois évoluer dans l’imaginaire, grâce sans doute à une direction d’acteurs très juste, où chaque geste fait avec naturel est étudié avec finesse. Certes, la première image, Golaud assis dans un fauteuil et prêt à se donner la mort avec sa carabine a de quoi surprendre ; ce sera d’ailleurs dans le même fauteuil que Mélisande mourra ; en fait, est-elle morte ou partie vers un autre destin ? C’est ici un autre aspect de Mélisande que René Koering nous fait apercevoir ; plus légère, moins naïve aussi que la Mélisande que nous connaissons. Pelléas l’attire et nous le ressentons, l’anneau du mariage eh bien, c’est en le lançant avec désinvolture qu’elle le perd, alors, tout cela est-il choquant ? Nous ne le trouvons pas car l’essence même de l’oeuvre est préservée. Les costumes, de René Koering aussi, sont d’un contemporain passe partout. Sans couleurs marquantes, ils ne dérangent en rien cette histoire intemporelle. Les décors de Virgile Koering sont à l’unisson. Les colonnes du premier tableau se transforment en forêt et les murs au design géométrique mobile cloisonnent l’espace qui devient grotte, tour ou chambre avec fenêtre ouvrant sur le ciel ou sur la mer. Les lumières de Patrick Méeüs, toujours en rapport avec le texte et la musique, sont créées pour ne rien déranger de cette atmosphère inquiétante et mystérieuse. Ciels tourmentés ou rougeoyants, pleine lune ou coucher de soleil apportent avec assez de dépouillement, ce petit rien de palpable qui donne de la cohérence au propos. Et le long châle bleu bordé de fils d’or, figurant la chevelure de Mélisande, loin de paraître incongru, donne un peu de modernité à la scène. Le plateau choisi est d’une grande homogénéité où chaque voix, dans une diction parfaite, est à sa place, contribuant ainsi au succès de cette représentation. Sophie Marin-Degor est une Mélisande à la voix de soprano claire et bien placée. Si d’aucuns lui ont reproché de ne pas avoir l’âge du rôle, on ne peut contester qu’elle soit une très belle Mélisande. Elle est même très proche du personnage voulu par le metteur en scène, sans doute un peu moins naïve et plus affirmée que la très jeune fille, presque encore une enfant, que nous avons l’habitude de voir. Mais quelle interprète de Juliette ou de Mélisande a jamais eu l’âge du rôle ? Si le timbre de sa voix est moins éthéré, il lui donne couleur et chaleur, libérant les vibrations jusque dans les aigus. La justesse du jeu, tout en retenue, ainsi que le phrasé et les nuances d’une grande délicatesse font de Sophie Marin-Degor une Mélisande que l’on a eu plaisir à écouter mais dont on se souviendra comme d’une référence. C’est Cornelia Oncioiu qui chante ici le rôle de Geneviève. Cette mezzo-soprano roumaine, que nous entendrons bientôt à Marseille dans le rôle de Suzuki (Madama Butterfly) , peine scéniquement à s’imposer; juste dans ses gestes, elle est aussi juste dans le style et le phrasé. Vocalement, si la voix et le timbre sont agréables, son manque et de puissance et de projection dans les graves, font que cette Geneviève parait assez neutre. Le jeune Yniold, (pantalon court et tête rousse) , est tout à fait bien interprété par Chloé Briot. Nous avions déjà eu le plaisir d’entendre cette jolie voix de soprano à Aix-en-Provence alors qu’elle chantait le rôle de l’Enfant dans ” L’Enfant et les sortilèges ” . Style et musicalité font partie de ses atouts majeurs, mais c’est aussi dans sa façon d’interpréter ce rôle de petit garçon que nous apprécions Chloé Briot, qui rend le jeune Yniold tout à fait crédible en mettant un peu de fraîcheur dans ce sombre drame. Guillaume Andrieux, que nous avions déjà apprécié à Marseille dans Les Caprices de Marianne campe ici un Pelléas en accord avec la vision et l’atmosphère voulues par René Koering pour cet ouvrage. Un Pelléas plus moderne, plus réel, dont les hésitations et les doutes sont palpables. Vocalement, il est en osmose avec cette musique et son style . Dans une diction parfaite, avec une voix aux couleurs chaudes et une grande homogénéité dans chaque tessiture, Guillaume Andrieux nous propose avec élégance et sensibilité, un Pelléas naturel dont la voix large et les aigus éclatants nous ont séduits. Laurent Alvaro, le baryton-basse que nous avions entendu sur cette scène dans Dialogue des Carmélites (Marquis de la Force) , trouve ici, dans l’interprétation de Golaud, un rôle à sa mesure. Parfait en tous points, il incarne avec justesse cet homme peu sympathique qui lutte contre ses sentiments contradictoires. Aussi efficace et sobre vocalement que dans son jeu, sa sensibilité à fleur de peau s’exprime avec naturel et musicalité. Aidée par une diction parfaite, sa voix profonde laisse ressortir les résonances harmoniques sans jamais avoir à forcer. Cet artiste sait, avec mesure, rendre sa voix veloutée dans le piano ou plus cassante selon la tension contenue dans l’ouvrage. Laurent Alvaro nous offre ici un Golaud de tout premier ordre qui s’impose par sa musicalité et sa compréhension de l’oeuvre. Nicolas Cavalier prête ici sa voix de basse au vieux Roi Arkel et l’on peut dire d’emblée que ce rôle lui convient parfaitement. Toujours un peu extérieur scéniquement, il incarne avec une certaine prestance ce roi malade qui arrive en fauteuil roulant. Sa diction parfaite lui permet de moduler sa voix avec souplesse, laissant résonner les graves dans un joli phrasé. Nicolas Cavalier fait montre ici d’une compréhension musicale juste, avec des respirations propres à la musique de Claude Debussy. Thomas Dear, tour à tour Berger et Médecin impressionne par la justesse de ses interprétations et la beauté du timbre de sa voix. Mais l’intelligence du propos et l’homogénéité du plateau n’auraient jamais pu atteindre ce degré d’émotion sans un chef d’orchestre d’exception. Car le triomphe de ce spectacle, c’est bien à Serge Baudo que nous le devons, et le public, qui lui a réservé une ovation des plus émouvantes, ne s’y est pas trompé. Quelle maîtrise dans la gestuelle et dans la musique tout en retenue jusque dans ses éclats ! Il n’y a pas à s’y tromper, avec cette magie qui opère instantanément, on peu reconnaître la direction de Serge Baudo dans la musique française. Il sait faire respirer cette musique, monter les crescendi avec puissance sans aucune brutalité et activer des oppositions en un seul accord. Mais ce qui caractérise sa direction, est ce léger balancement inimitable dont il a le secret. Ce Maître incontesté de la musique de Claude Debussy, a su tirer le maximum de l’orchestre qui a servi à merveille cette partition si délicate et difficile d’interprétation. Créant les atmosphères et les sonorités veloutées des cordes, le chef d’orchestre semble sculpter les sons, faisant ressortir les solos de trompette ou de hautbois sans jamais couvrir les chanteurs. Cet éternel jeune homme est sans doute le dernier magicien de la musique française, il représente une époque où l’on prenait le temps d’exprimer chaque note et chaque silence. Crier bravo est certainement insuffisant tant les trois heures de musique nous ont semblé passer si vite. Mais enfin, Bravo et merci.

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