Marseille, Opéra Municipal: “Anna Bolena”

Marseille, Opéra Municipal, saison 2016 / 2017
“ANNA BOLENA”
Opéra seria en deux actes, livret de Felice Romani
Musique de Gaetano Donizetti
Anna Bolena  SUZANA MARKOVA
Giovanna Seymour  SONIA GANASSI
Smeton MARION LEBEGUE
Enrico VIII  MIRCO PALAZZI
Riccardo Percy  GIUSEPPE GIPALI
Rochefort  ANTOINE GARCIN
Hervey   CARL GHAZAROSSIAN
Orchestre et Choeur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale   Roberto Rizzi Brignoli
Chef de Choeur   Emmanuel Trenque
Version en concert
Marseille, le 23 octobre 2016   

Après l’immense succès remporté par l’Hamlet d’Ambroise Thomas présenté en ouverture de saison, la version concertante d’Anna Bolena de Gaetano Donizetti allait elle aussi connaître, en ce dimanche 23 octobre, un énorme succès des plus mérités. Outre le moyen de faire des économies et permettre ainsi des programmations plus fournies, les versions sous forme de concert nous évitent les déceptions procurées par certaines mises en scène, trop courantes actuellement hélas ! L’attention peut se concentrer sur les voix et la musique. Remercions au passage Maurice Xiberras (Directeur Général de l’Opéra de Marseille), pour ses distributions toujours justes qui font la part belle aux grandes voix du lyrique. C’est le 20 décembre 1830 que l’opéra Anna Bolena est créé, au Teatro Carcano de Milan, avec la cantatrice Guiditta Pasta dans le rôle titre. C’est un succès immédiat pour cet opéra de caractère écrit pour des personnages de grands caractères. Injustement disparu des scènes lyriques, cet opéra renaîtra dès 1957 lors de sa reprise à La Scala de Milan, dans la production de Luchino Visconti, avec Maria Callas dans le rôle d’Anna Bolena. Le livret met en opposition, avec beaucoup de force, Henri VIII et Anna Bolena sa deuxième épouse qui le gêne fort dans sa nouvelle passion pour Giovanna Seymour. Evidemment, comme presque toujours à l’opéra, c’est un drame. Si le public s’est maintenant habitué à ces versions concertantes, elles demandent aux chanteurs une grande force de persuasion dans l’émotion pour soutenir l’attention des spectateurs durant les trois heures que dure le spectacle.
Un plateau de haut niveau, sans aucune faiblesse, nous était proposé avec Suzana Markova dans le rôle titre. Cette soprano tchèque que nous avions déjà applaudie sur cette scène dans “Lucia di Lammermoor” et “La Traviata” très appréciée du public marseillais, sera cette reine délaissée dont le destin tragique est ici très bien transcrit par une musique qui sert les chanteurs admirablement, et un texte fort. Duos, trios et sextuors, superbement écrits pour les voix, soutiendront l’intensité dramatique. Avec des inflexions qui laissent transparaître les émotions, Suzana Markova nous fait vivre la douleur ressentie par Anna Bolena dans un chant sensible et délicat avec une large palette émotionnelle. Sa voix homogène et colorée pose les vocalises avec une grande sûreté de goût et de style, et son timbre chaud dans chaque registre fait ressortir la colère aussi bien que la douleur. Que dire de cette prestation qui ne soit contenu dans son chant qui met en évidence musicalité et phrasé dans une distinction toute naturelle ? Avec beaucoup de retenue ou d’éclat allant jusqu’au contre mi bémol, Suzana Markova incarne, avec une grande présence dramatique, cette reine qui a su nous émouvoir dans la scène du pardon à Giovanna Seymour aussi bien que dans celle du délire. Une grande souplesse aussi dans les duos ou les ensembles est à retenir. Sonia Ganassi sera Giovanna Seymour, cette rivale déchirée entre doutes et ambition. Bien connue du public marseillais qui l’avait appréciée dans “Aïda” (Amnéris) et “Moïse et Pharaon” (Sinaide), elle se joue des difficultés vocales grâce à une technique infaillible. Elle impose son personnage avec de belles attaques projetées et des aigus puissants et sûrs plus que par la beauté du timbre où perce une légère note métallique. Malgré des voix assez différentes, le duo du second acte qui oppose Anna Bolena à Giovanna Seymour est un moment de grande émotion ; une même esthétique musicale réunit les deux femmes dans un phrasé musical intense. Si le mezzo-soprano de Sonia Ganassi sonne un peu clair, elle arrive toutefois à faire ressortir avec beaucoup de force les inflexions dramatiques contenues dans sa voix pour une interprétation remarquable d’éclat et d’intensité. La jeune Marion Lebègue qui interprète le rôle de Smeton, est invitée pour la première fois sur la scène marseillaise. Sans passage délicat, sa voix grave résonne avec des accents de contralto. Marion Lebègue interprète ce rôle de page avec une grande homogénéité de voix dans chaque registre et des vocalises très à l’aise. Grâce à de beaux graves qu’elle fait résonner sans trop les appuyer, elle fera une prestation très remarquée.
Déjà apprécié sur cette même scène en 2015 alors qu’il interprétait Assur (Semiramide), Mirco Palazzi sera Henri VIII, ce roi terrible qui fait passer ses désirs avant toutes choses. Avec une voix de basse bien placée et des sons directs il impose son personnage. Ses graves profonds passent sans forcer et font ressortir les couleurs chaudes de sa voix. Si on aimerait un peu plus de nuances dans son duo avec Giovanna Seymour, il est néanmoins cette basse solide qui s’accorde au personnage royal dans un chant affirmé au phrasé musical et aux accents inquiétants. On sent chez Mirco Palazzi cette émission facile et naturelle qui séduit d’emblée grâce à une étendue de voix homogène aux couleurs sombres. On attendait Giuseppe Gipali dans ce rôle de Riccardo Percy tant il avait été apprécié dans “I Due Foscari” (Jacopo Foscari). Depuis sa première prestation à l’Opéra de Marseille en 2009  dans “Il Pirata” (Gualtiero), sa voix s’est élargie et prend plus d’ampleur dans des couleurs dramatiques. Il est ici cet amoureux qui a gardé intacte sa passion pour Anna Bolena, et cette passion se retrouve dans sa voix. Giuseppe Gipali est un ténor vigoureux aux aigus sûrs et chaleureux. Son tempérament et son investissement donnent une dimension à son personnage le rendant très crédible. Rythme et allant le font aussi vibrer. Sa voix solide qui s’oppose à celle du roi devient plus passionnée dans son échange avec Anna Bolena. Avec une émission directe et un soutien du souffle jusqu’au bout de ses graves, c’est sa musicalité et l’intelligence de son chant qui nous ont séduits et impressionnés. Dans des rôles plus courts, Carl Ghazarossian (Hervey) et Antoine Garcin (Rochefort), ont tenu leur place avec beaucoup de présence ; le premier par sa voix claire et sonore de ténor à l’émission directe et facile, le second par ses graves chaleureux de basse profonde. “Anna Bolena” n’est pas l’ouvrage qui offre au Choeur les plus belles pages du répertoire. Mais très bien préparé par Emmanuel Trenque, il nous laisse apprécier des phrases musicales chantées avec une grande musicalité, soit par le choeur des hommes soit par celui des femmes, faisant preuve d’un bel ensemble de voix dans les tutti.
Roberto Rizzi Brignoli était, non pas à la baguette (il dirige avec les mains), mais à la tête de l’orchestre de l’Opéra de Marseille. Si nous avions trouvé sa direction pertinente et pétillante dans “Le Comte Ory” (Rossini) en 2012, nous constatons ici un peu de relâchement et moins de netteté dans les attaques ; mais, des tempi vifs et un allant certain permettent à l’orchestre de s’exprimer en soutenant les chanteurs, tout en dialoguant dans de jolis solos de flûte ou de harpe, avec ces respirations qui donnent le relief au chant. Cet après-midi de belcanto nous a réservé des moments d’émotion intense, mais aussi de musique pure. Photo Christian Dresse

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