Marseille, Opéra Municipal: “Hérodiade”

Marseille, Opéra Municipal: “Hérodiade”

Marseille, Opéra municipal, saison 2017 /2018
“HÉRODIADE”
Opéra en 4 actes et 7 tableaux, livret de Paul Milliet et Henri Grémont, inspiré d’Hérodias, le dernier des Trois contes de Gustave Flaubert.
Musique de Jules Massenet
Salomé INVA MULA
Hérodiade BEATRICE URIA-MONZON
La Babylonienne BENEDICTE ROUSSENQ
Jean FLORIAN LACONI
Hérode JEAN-FRANCOIS LAPOINTE
Phanuel NICOLAS COURJAL
Vitellius JEAN-MARIE DELPAS
Le Grand Prêtre ANTOINE GARCIN
La Voix du Temple CHRISTOPHE BERRY
Danseuses  LAURIE DELENCLOS, EMILIE ELIAZORD, CLEMENTINE FAURANT, CHARLOTTE KAH
Orchestre et Choeur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale  Victorien Vanoosten
Chef de Choeur Emmanuel Trenque
Mise en scène Jean-louis Pichon
Décors et costumes Jérôme Bourdin
Lumières Michel Theuil
Chorégraphie Laurence Fanon
Vidéo   Georges Flores
Nouvelle production, coproduction Opéra de Marseille / Opéra de Saint-Etienne
Marseille, le 23 mars 2018
Après avoir programmé Le Cid, Cléopâtre, Manon et Le Portrait de Manon, Maurice Xiberras, Directeur Général de l’Opéra de Marseille, sachant combien Jules Massenet était cher au coeur du public marseillais, nous présente Hérodiade, une autre de ses oeuvres. Pour un grand nombre ce sera une découverte dans cette salle, où l’ouvrage n’a plus été représenté depuis 1966. C’est dire si, pour les amateurs de chant français, cette programmation est un événement. Initialement pressenti par l’éditeur Ricordi pour la composition d’un opéra en italien, Jules Massenet s’intéresse à l’histoire d’Herodiade. écrit en français, il est présenté tout d’abord à l’Opéra de Paris qui le refuse. C’est donc au Théâtre de La Monnaie, à Bruxelles, que l’opéra sera présenté en première audition le 19 février 1881 dans une version en 3 actes et 5 tableaux, puis à la Scala de Milan en version italienne le 23 février 1882, l’opéra prenant sa version définitive (4 actes et 7 tableaux), lors de la première parisienne donnée au Théâtre des Italiens le Ier février 1884 mais toujours en langue italienne. Si l’opéra Salomé de Richard Strauss est plus intimiste et plus condensé, dans la tragédie d’Oscar Wilde, le livret proposé par Paul Milliet et Henri Grémont, bien que s’inspirant lui aussi d’Hérodias, le dernier des Trois Contes de Gustave Flaubert, diffère en quelques points : l’évocation de l’abandon de Salomé par sa mère Hérodiade, l’amour partagé entre Jean et Salomé et le suicide de cette dernière. Ce pourrait-être un opéra à grand spectacle pour ses scènes bibliques et son grand ballet, bien qu’il n’y aura pas ici de danse des sept voiles, et que le ballet sera réduit à sa plus simple expression. Jean-Louis Pichon, après avoir mis en scène Hérodiade à l’Opéra de St Etienne en 2001, nous livre une nouvelle version pour cette coproduction Opéra de Marseille / Opéra de St Etienne. Classique, dans des tableaux assez dépouillés où le décor mobile est constitué de longues piques qui s’éloignent, se rapprochent montrant ainsi la dangerosité du lieu tout en enfermant les protagonistes dans leurs peurs, enfermement plus que psychologique. Le drame des passions et des trahisons, plus que le côté biblique, est ici mis en exergue. Gommant les couleurs de l’Orient, nous sommes dans un doré monochrome qui fait ressortir des ambiances oniriques. Dans une économie de gestes et de mouvements de foule, l’action ne se lit pas de façon picturale, mais laisse à l’orchestre et aux voix le soin de donner le rythme et la crédibilité de l’action. Les lumières, très bien imaginées par Michel Theuil nous plongent dans ce drame biblique, nous laissant comme enfermés dans ses atmosphère. De beaux tableaux aux lumières bleutées, ainsi la chambre d’Hérode ou la terrasse d’où Phanuel scrute les étoiles, bien éclairée aussi la prison où est enfermé Jean, avec des rais de lumières venant de plus haut. Les vidéos de Georges Flores donnent de la profondeur aux scènes avec des ciels nuageux ou remplis d’étoiles et, dans cette mise en scène sobre, un mur projeté sur lequel coule le sang de Jean décapité, évitera ainsi l’horreur de la tête présentée sur un plateau. Les costumes de Jérôme Bourdin qui signe aussi les décors restent dans l’éclat du doré. Sans connotation particulière mais de composition parfois hétéroclite, ces costumes conservent une sorte d’uniformité mis à part le somptueux manteau de Phanuel qui scintille sous les étoiles, et l’éclatante robe d’Hérodiade qui fait ressortir la puissance du personnage et met en valeur la chanteuse. Bien imaginés, ces tableaux laissent libre l’écoute qui mélange les passages intimistes où résonne la mélancolie du saxophone aux instants guerriers dans tout l’éclat des trompettes. Cet ouvrage, à l’orchestration très puissante et fournie, demande un quintette vocal de haute tenue. Maurice Xiberras, ayant une grande connaissance des voix, a su équilibrer ce plateau qui fait très souvent appel à la puissance, n’autorisant aucune faiblesse vocale. Dans le rôle titre, Beatrice Uria-Monzon, toujours très appréciée par le public marseillais, fait résonner son mezzo qui doit ici flirter avec des notes de soprano. Sa voix a gagné en puissance et en rondeur, gardant une belle homogénéité dans chaque registre. La couleur sombre de sa voix s’accorde au côté dramatique du personnage. Plus autoritaire que sensuelle, son allure et sa belle prestance estompent un peu la séductrice qui veut reconquérir un Hérode qui ne pense qu’à Salomé. Si les aigus sont sonores, sûrs et timbrés, nous regrettons son manque de diction et une ligne musicale souvent sacrifiée à la puissance. C’est dommage car Hérodiade est un rôle qui correspond tout à fait à son mezzo-soprano dramatique. Inva Mula est ici Salomé. Très appréciée dans le rôle d’Adina (l’Elisir d’amore) de Donizetti sur cette scène, elle aborde avec vaillance un registre totalement différent qui demande force et puissance autant que charme et sensibilité. Sa voix s’est élargie laissant place à un soprano dramatique qui laisse éclater les aigus tout en conservant une certaine douceur dans ses duos avec Jean. Son air “Qu’il est doux, qu’il est beau..” est chanté avec charme dans une ligne vocale lyrique aux belles nuances. Si Inva Mulla trouve ici les accents dramatiques, elle  sait nous faire entendre de jolis piani sensibles. Bénédicte Roussenq, qui avait interprété le rôle de Marie-Louise dans l’Aiglon sur cette scène en 2016 fait ici entendre sa voix de soprano en interprétant l’Esclave babylonienne avec pertinence. Dans cet ouvrage où les voix masculines dominent, Jean-François Lapointe allait être Hérode. Choix on ne peut plus judicieux, n’est-il pas ce baryton qui porte haut les couleurs du chant français avec à son répertoire la plupart des compositeurs qui vont de Massenet à Poulenc en passant par Gounod ou Debussy ? Il retrouve Béatrice Uria-Monzon qui interprétait le rôle titre dans Cléopâtre alors qu’il était Marc-Antoine. Deux voix qui s’accordent dans la couleur et la puissance. Avec une diction et une projection parfaites, Jean-François Lapointe garde le timbre chaleureux de sa voix dans des phrasés sensibles ou des aigus pleins et maîtrisés. Son air “Vision fugitive…” en est une parfaite illustration. De l’allure, une belle prestance donnent une majesté à ce roi dominé par sa passion malgré une direction scénique sans grande imagination. La grande technique de Jean-François Lapointe lui permet une ligne vocale en toute liberté avec un beau soutien du souffle dans les piani aussi bien que dans les forte. Face à cette voix puissante et colorée, il fallait un Phanuel avec de grands moyens vocaux. Nicolas Courjal sera cette voix de basse. Alors que nous lui avons souvent reproché des attaques trop fortes et peu maîtrisées, il les a adoucies ici, faisant de Phanuel un rôle taillé à la mesure de sa voix. Une voix profonde qui garde sa couleur des graves aux aigus tenus. Vêtu d’un immense manteau qui lui donne allure et prestance, il impose son personnage et sa voix. Il a su trouver la ligne de chant et le phrasé qui font le charme de de ces voix de basses, avec des piani sensibles que l’on écoute avec plaisir dans son air “Astres étincelants…”. Avec sa voix naturelle et colorée, Nicolas Courjal, en privilégiant la ligne de chant à la puissance, pourra certainement rejoindre les grandes basses françaises tels Roger Soyer ou Pierre Thau qui ont fait les grands moments du lyrique français. Une interprétation ici très appréciée. Dans cet ouvrage où les voix sont très souvent sollicitées dans des registres aigus, il fallait un ténor à l’endurance et aux aigus généreux. Florian Laconi sera donc le prophète Jean. Déjà applaudi dans le rôle de Mylio (Le Rois d’Ys) sur cette scène en 2014, le ténor français donne ici toute la mesure de sa voix puissante, et il est difficile de le prendre en défaut  dans ses aigus sonores et tenus. Sa voix assurée dans chaque registre lui permet d’aborder chaque note aigüe avec clarté, mais ses piani manquent de sensibilité dans une ligne musicale qui reste tendue avec peu de respirations. Florian Laconi, ténor solide s’il en est, pourrait sans doute alléger cette force continuelle et donner ainsi des couleurs différentes à sa voix tout en gardant son assurance. Jean-Mari Delpas est un Vitellius puissant dont la voix de baryton projetée rend le texte compréhensible tout comme Antoine Garcin chantant le rôle du Grand Prêtre avec une voix de basse sonore et affirmée. Venant des coulisses, nous apprécions la voix claire au timbre agréable du ténor Christophe Berry que nous avions aimée alors qu’il incarnait l’Innocent dans l’opéra Boris Godounov en 2017. Dans la chorégraphie de Laurence Fanon les danseuse Laurie Delenclos, Emilie Eliazord, Clementine Faurant et Charlotte Kah évoluent avec grâce ou frénésie, apportant un peu de mouvement dans cette mise en scène assez statique. Emmanuel Trenque a, comme toujours, très bien préparé son choeur. Dans cet ouvrage, plus que dans tout autre les différents choeurs, hommes, femmes, ensembles, tiennent une place prépondérante. Puissance, netteté des attaques, nuances sensibles du choeur féminin, et investissement personnel font que l’on apprécie ces parties chantées, même venues des coulisses, et qui donnent un grand relief a chaque intervention. Des artistes très applaudis pour la cohérence de leur interprétation. Jules Massenet, grand admirateur de Richard Wagner a laissé libre cours a son imagination orchestrale, et au goût de l’époque pour les grandes fresques. Remplaçant Lawrence Foster initialement prévu, le jeune chef d’orchestre Victorien Vanoosten, son ancien assistant parti voler de ses propres ailes, va prendre à bras le corps orchestre et plateau, faisant résonner la musique de Massenet avec éclat. Trop peut-être, car fresque biblique ou pas, Jules Massenet est un compositeur français de la deuxième moitié du XXe, une époque qui mettait la mélodie à l’honneur et, si l’écriture vocale est assez tendue, il y a de belles phrases piano, tout en délicatesse. Certes, ce n’est pas le coffre qui manque aux interprètes de cet opéra, mais les laisser chanter dans des nuances subtiles tout en les soutenant serait judicieux. L’enthousiasme du maestro est à noter en cette soirée de première, donnant aux cuivres l’occasion de faire sonner leurs instruments sans saturer les sons, et aux cordes d’animer avec beaucoup de relief certains passages du ballet joués dans d’intéressants intermezzi. Toujours au mieux de sa forme, l’Orchestre de l’Opéra de Marseille a montré une grande cohérence dans les sonorités entre les différents pupitres ainsi que les grandes qualités de ses solistes. Une soirée qui a enthousiasmé le public marseillais, ravi de cette découverte, et dont le visuel restera longtemps dans les mémoires comme une référence. Peut-on moderniser ? oui, certes, avec intelligence, et c’est le cas. Photo Christian Dresse

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