Marseille, Opéra: “Lohengrin”

Marseille, Opéra: “Lohengrin”

Marseille, Opéra, saison 2017 / 2018
“LOHENGRIN”
Opéra en 3 actes, livret et musique de Richard Wagner
Le Roi Henri l’Oiseleur SAMUEL YOUN
Lohengrin
NORBERT ERNST
Elsa de Brabant
BARBARA HAVEMAN
Frédéric de Telramund THOMAS GAZHELI
Ortrud
PETRA LANG
Le Héraut du Roi ADRIAN ERÖD
Les Pages  PASCALE BONNET-DUPEYRON, FLORENCE LAURENT, ELENA LE FUR, MARIANNE POBBIG
Les nobles Brabant FLORIAN CAFIERO, SAMY CAMPS, JEAN-VINCENT BLOT, JULIEN VERONESE
Le Duc Gottfried MASSIMO RIGGI
Les enfants LISA VERCELLINO, MATTEO LAFFONT
Orchestre et Choeur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale Paolo Arrivabeni
Chef de Choeur Emmanuel Trenque
Mise en scène Louis Désiré
Décors et costumes Diego Mendez Casariego
Lumières Patrick Méeüs
Coproduction Opéra de Marseille / Opéra de Saint-Etienne
Marseille, le 2 mai 2018
L’Opéra de Marseille présentait Lohengrin en cette soirée du 2 mai, sans doute l’ouvrage le plus attendu de la saison. Il y a toujours eu une tradition Wagnérienne à Marseille et, par le passé, chaque année était programmé un ouvrage du ” Maître de Bayreuth “. Aussi, les places avaient-elles été vendues très longtemps à l’avance pour cet opéra romantique qui séduit toujours le public. Troisième des oeuvres majeures du compositeur, Lohengrin est encore empreint d’un classicisme italianisant tout en introduisant une modernité d’écriture qui caractérisera les oeuvres suivantes de Richard Wagner ; et, si les leitmotive ne sont pas encore omniprésents, on les sent poindre ici, et dès le prélude, avec le thème du Saint Graal. Ces thèmes qui évoluent selon les situations des personnages sont toujours reconnaissables. Venu de poèmes épiques du XIIIe siècle, Lohengrin est un opéra qui mêle religion chrétienne, conte et mystère ; on peut y trouver aussi un message politique, sa composition s’effectuant dans le climat un peu troublé des années 1846/1848. D’ailleurs, Richard Wagner ayant dû s’exiler, n’assistera pas à la création de l’ouvrage qui sera dirigé par Franz Liszt à Weimar le 28 août 1850. Cette histoire, où le mystique rencontre l’onirique, aura laissé libre cours, avec plus ou moins de bonheur, à l’imagination, aux fantasmes même, des metteurs en scène. Le Lohengrin donné à Bayreuth ces dernières années où Hans Neuenfels avait mis en scène des rats pour représenter le peuple, avec quelques vidéos hideuses, avait été conspué ou encensé. Rien de cela ici dans cette coproduction déjà donnée à Saint-Etienne qui avait alors reçu les louanges de la critique. C’est encore un immense succès. Il n’est, pour s’en persuader, que d’écouter les spectateurs, encore sous le charme, sortant de la salle après plus de 3h30 de musique. Peu de spectacles laissent l’émotion perdurer aussi longtemps. Il faut dire qu’ici, tout est fait pour que l’on écoute la musique et les voix ; rien ne peut nous distraire. Certes, tout est sombre et le noir domine, mais quelle cohérence entre la vision de Louis Désiré et la musique de Richard Wagner. Peu de mouvements, mais bien réglés, lourds de signification, sans bruits et dans une lenteur mesurée. Cette mise en scène d’une grande sobriété, n’engendre pas l’ennui mais décuple l’écoute, l’attention. Le metteur en scène veut mettre l’accent sur le rôle des femmes ; ne sont-elles pas à l’origine du monde ? Le délire d’Elsa qui fait se matérialiser son chevalier ou les maléfices d’Ortrud qui manipule son mari. Opposition du blanc et du noir, de la pureté et du démoniaque. Point de cygne ici, mais un tableau poétique qui précède la venue de Lohengrin, un tulle constellé d’étoiles du plus bel effet, Lohengrin venu d’une autre galaxie ? Autre très beau moment, un voile blanc qui descend des cintres soulevé par un léger souffle, cache le choeur pendant la marche nuptiale, créant un effet d’irréel. Louis Désiré est-il, comme Richard Wagner, un poète ? Il ne joue ni sur le surnaturel ni sur le côté christique, mais sur l’amour, le don de soi, le Roi Henri lui-même est très humain, et cette approche enveloppe le spectacle d’une aura particulière. A Diego Mendez Casariego sont confiés les décors et les costumes. Une longue table taillée dans un tronc d’arbre, un chêne sans doute pour la justice du roi, et deux grands cubes l’un présente l’armure du chevalier, l’autre une bibliothèque où Elsa vient lire les histoires qui inspirent ses rêves. Ils sont mobiles et laissent place au grand lit nuptial, comme vu de plus haut où Elsa et Lohengrin se déclarent leur amour mais aussi où Elsa posera la question fatidique. Chez Richard Wagner l’amour absolu ne dure pas. Peu de fantaisies dans les costumes intemporels, les robes noires des dames du choeur peuvent s’apparenter à celles portées dans les tragédies grecques et les costumes des hommes, tous dans des teintes foncées veulent démontrer les catégories sociales, de longs manteaux noirs pour l’armée des nobles. Seule la chemise de Lohengrin d’un blanc immaculé resplendit, faisant pendant à la robe blanche d’Elsa qui s’oppose au somptueux vêtement noir d’Ortrud. Très sombre certes pour ce peuple en plein désarroi, mais les lumières toujours bien pensées de Patrick Méeüs nous font entrer dans les clairs-obscurs de Caravage, n’éclairant que ce qu’il est important de voir à chaque instant précis. Ces lumière qui suivent l’action semblent éclairer aussi certaines phrases musicales. Ces interférences entre scène, éclairages et musique relèvent du grand art. Si nous avons apprécié ce sans faute visuel, l’osmose n’aurait pu être parfaite sans la qualité des voix et ici, nous avons un cast de rêve. Des artistes venant des plus grandes scènes, de Bayreuth même où Norbert Ernst interprétait Loge, Petra Lang Ortrud et Isolde, et Samuel Youn Le Hollandais volant. Barbara Haveman impose son soprano coloré dans des attaques timbrées, sa voix puissante et sûre projette des aigus ronds sans forcer. Timide ou affirmé dans la colère, son jeu sobre et juste fait merveille avec Lohengrin à l’acte III, rendant crédibles ces moments de tendresse où les deux voix s’équilibrent dans une même esthétique musicale. Avec des aigus éclatants mais timbrés, Barbara Haveman module son chant dans de belles nuances et un beau  phrasé qui garde la couleur de sa voix. Une superbe interprétation ! Petra Lang impose la noirceur d’une Ortrud plus vraie que nature nimbée du rouge maléfique face à la pureté d’Elsa. Son jeu supplée la voix dans les passages mimés. Une voix chaude, riche, puissante jusque dans les aigus, des aigus brillants et acérés comme taillés dans le diamant, qui peuvent s’adoucir dans des piani timbrés. Sur une technique solide, Petra Lang maîtrise sa voix et s’autorise de longs phrasés terminés sur de longues tenues. Que ce soit dans ses échanges avec Telramund ou insinuante dans une fausse douceur, dans son duo avec Elsa, elle module sa voix avec aisance pour éclater avec force dans une colère non feinte. Quelle artiste, quelle maîtrise du chant et de la voix ! Une voix qui garde une homogénéité dans chaque registre, ne perdant jamais sa couleur, dans un contrôle constant. Petra Lang, dans une forme vocale éblouissante, qui avoue avoir déjà chanté ce rôle 108 fois s’est glissée dans ce personnage et l’incarne pleinement d’une voix solide aux harmoniques somptueuses. D’immenses bravi, Madame Lang. Dans cette production tout en nuances, il fallait un Lohengrin en adéquation. Norbert Ernst est ce chevalier venu d’ailleurs. Louis Désiré, qui a voulu gommer le côté merveilleux, a trouvé dans le ténor allemand, la voix et le jeu qui correspondent à ce Lohengrin tout amour et tendresse, mais sans aucune faiblesse, avec une sûreté de voix impressionnante. La qualité du timbre est ici proche du divin. Sans jamais forcer, sans coup d’éclat Norbert Ernst est un Lohengrin lumineux, solaire. Il chante avec évidence, maîtrise sa voix qui passe au dessus de l’orchestre avec facilité et s’impose tout naturellement. Loin du merveilleux ? mais dans un réel enchantement. Sans céder au Falsetto, il garde sa couleur au pianissimo, le sculpte, module ses phrasés et fait éclater ses aigus avec musicalité. Dans un jeu minimaliste mais bien pensé il s’impose. Toute la tendresse du monde est contenue dans son “Elsa, ich liebe dich” et à ce moment, dans la salle, chacun a pour Lohengrin les yeux d’Elsa. Superbe duo ! Super récit du Graal ! Superbe Lohengrin ! Thomas Gazheli, était annoncé souffrant, mais son jeu affirmé et la puissance de sa voix donnent toutefois à son Telramund les accents nécessaires à ce personnage, courageux devant le danger, faible devant sa femme. Ne sommes-nous pas, dans un autre registre devant le couple Macbeth, Lady Macbeth ? Sans doute, en pleine possession de ses moyens, Thomas Gazheli donnera-t-il plus d’éclat à ses aigus. Mais c’est avec beaucoup d’aisance et une grande connaissance du rôle que le baryton allemand tient tête à ortrud dans des échanges musclés, avec un medium solide. Nous retrouvons avec un immense plaisir Samuel Youn, que nous avions tant apprécié dans “Der Fliegende Holländer” (rôle titre) interprété en 2015 sur cette même scène. Dès son entrée, il s’impose par son allure, sa voix grave et profonde de basse qui passe sans jamais forcer. Tout semble naturel chez Samuel Youn. Son jeu, sa voix, sa musicalité. Une force tranquille émane de lui dans cette interprétation d’un Roi Henri sensible, humain et juste. On apprécié la souplesse de sa voix, la profondeur des graves, les aigus éclatants, mais aussi la beauté du timbre et du phrasé dans un grand soutien du souffle. Avec une belle technique, la basse coréenne, laisse sonner chaque note, pensée avant d’être chantée, et assure les bases d’un quintette vocal chanté a cappella dans une grande homogénéité des voix. Adrian Eröd est ce Héraut, qui porte la voix du roi avec assurance, rythme les scènes en affirmant son propos dans une voix projetée, solide et soutenue. Dans cette production où chacun tient sa place mais forme un tout dans un esprit d’homogénéité, on remarque les voix de Florian Cafiero, Samy Camps, Jean-Vincent Blot, Julien Véronèse, Les nobles Brabant et de Pascale Bonnet-Dupeyron, Florence Laurent, Eléna  Le Fur et Marianne Pobbig, Les pages. Si les voix des solistes sont évidemment d’une importance capitale, les piliers de l’ouvrage sont sans contexte les passages chantés par le Choeur, ce peuple Brabant sur qui repose l’édifice. peu de mouvements aussi, mais avec un immense impact. Les bras se tendent, les mains s’ouvrent, et les voix rythment les scènes avec puissance mais aussi avec douceur. Bravo à Emmanuel Trenque pour le travail effectué en amont et rendu ici superbement. On ne peut qu’admirer ces choeurs d’hommes, de femmes ou mixtes, dans des attaques mordantes, violentes même, avec un ensemble parfait, ou dans des instants de douceur où l’homogénéité des voix fait merveille. Un Choeur magnifique, très applaudi, tant il a rythmé et marqué cette représentation de sa patte sonore. Jolie prestation aussi du comédien Massimo Riggi, qui présente le Duc Gottfried (rôle muet) dans des évolutions fluides, légères et intelligentes. Si les opéras de Richard Wagner ont besoins de voix à la hauteur de l’écriture, la réussite du spectacle dépend de l’orchestre et, en premier lieu, de son maestro. Et Paolo Arrivabeni, qui avait dirigé avec succès, en 2017, la musique de Modest Mussorgsky (Boris Godunov), se glisse ici dans la musique de Richard Wagner avec une baguette sûre, sans grandiloquence, dans un souci d’économie de gestes, mais qui ne manque ni d’intensité, ni de justesse musicale. L’Orchestre de l’Opéra de Marseille, habitué au maestro, répond à chaque demande, à chaque respiration dans des sonorités appropriées, et l’on retrouve ici, l’élégance de cette direction. Le plus impressionnant est sans doute la compréhension de la vision du metteur en scène. L’orchestre forme un tout avec le plateau. Pas d’éclat intempestif, les crescendi sont montés en puissance en élargissant le son. Même l’éclat des trompettes ne couvre jamais les chanteurs. Le prélude de l’acte I nous transporte dès le premier pianissimo dans les nimbes oniriques, l’homogénéité des cordes, les sons suspendus ou plus impétueux du tremolo des violons restent maîtrisés et ne dépassent jamais le volume désiré. Plus véloces, plus tendres ou plus inquiétants, les bois accompagnent les chanteurs dans la présentation de leur caractère et la richesse des cuivres et des timbales qui sonnent avec ampleur donnent les effets voulus par le compositeur. Paolo Arrivabeni guide, insuffle, donne le rythme et les couleurs. C’est une osmose complète avec le plateau et l’on ne dira jamais assez que le succès d’une représentation dépend du maestro, capable de comprendre, de soutenir et de guider les chanteurs dans les phrases musicales. Cette production, peut-être atypique dans sa sobriété a donné toute sa dimension au génie de Richard Wagner. N’en déplaise aux grincheux de tout poil, nous touchons à l’absolu, à l’idéal. Jouée à guichet fermé, la dernière représentation aura lieu à guichet fermé le 8 mai. Photo Christian Dresse

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