Marseille, Opéra Municipal: “Ernani”

Marseille, Opéra Municipal: “Ernani”

Marseille, Opéra Municipal, saison 2017/2018
“ERNANI”
Opéra en quatre actes, livret de Francesco Maria Piave, d’après le drame de Victor Hugo, Hernani. Ernani FRANCESCO MELI
Don Carlo LUDOVIC TÉZIER
Don Ruy Gomez de Silva ALEXANDRE VINOGRADOV
Elvira HUI HE
Giovanna ANNE-MARGUERITE WERSTER
Don Riccardo CHRISTOPHE BERRY
Jago ANTOINE GARCIN
Orchestre et Choeur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale Lawrence Foster
Chef de Choeur Emmanuel Trenque
Mise en scène Jean-Louis Grinda
Décors Isabelle Partiot
Costumes Teresa Acone
Lumières Laurent Castaingt
Production Opéra de Monte-Carlo / Opéra Royal de Wallonie
Marseille, le 6 juin 2018
En cette soirée du 6 juin 2018, Ernani venait clore une saison riche en émotions …musicales et autres. En effet, “la Bataille d’Hernani” avait, cette fois, pour cadre l’Opéra de Marseille. Si, en 1830, l’oeuvre de Victor Hugo “Hernani” avait déclenché une polémique historico-politique lors des représentations sur fond de lutte des anciens et des modernes, la “bataille d’Ernani” à l’Opéra de Marseille, sur fond de lutte politico-financière a bien failli nous priver des costumes et de certains décors et lumières. La mairie de Marseille contre les techniciens du spectacle. Est-ce la lutte du pot de terre contre le pot de fer (lutte qui dure depuis un an déjà) ? L’avenir nous le dira. Une grève ? Encore une ! Le public siffle à l’annonce faite par le directeur du théâtre, mais le public se calme dès qu’on lui annonce que le spectacle ne serait pas annulé. Et, si quelques accessoires ou éléments du décor manquent, que les lumières ne seront vraiment effectives qu’après l’entracte, la grève prenant fin à 22 heures, il eut été dommage d’être privés du visuel imaginé par Jean-Louis Grinda. Une mise en scène sobre, intelligente et lisible qui respecte le livret et la musique, dans une élégance qui laisse évoluer les chanteurs. Ici, l’on ne surjoue pas, et l’on est dans le texte, la musique et l’expression. A-t-on vraiment besoin d’autre chose ? Des idées tout de même ; un tulle qui cache à demi les chanteurs nous fait entrer dans l’ouvrage. Un triptyque peint dans le style renaissance nous plonge, comme dans un film en 3 D, au sein d’une bataille. Et même si quelques lumières manquent, c’est du plus bel effet. Laurent Castaingt les avait prévues dans des teintes dorées pour rester dans cet univers pictural. Elles sont donc, jusqu’à l’entracte, peu représentatives de son travail. Nous les retrouverons dans le tombeau de Charlemagne où torches et bougies vont créer ces ambiances mystérieuses où l’on complote un régicide. Au dernier acte, le ciel étoilé et la lumière blafarde de la lune éclaireront de façon plus dramatique la mort d’Ernani. Les décors d’Isabelle Partiot nous font entrer dans le château de Silva où un grand miroir incliné reflète le sol parqueté et les chanteurs. Si le procédé n’est pas nouveau, il est ici bien utilisé. Des colonnes surmontées par des bustes, non des Césars, mais d’hommes en armures pourraient figurer un jardin. Pour finir cette immersion en pleine Renaissance, de somptueux costumes couleurs feuilles mortes, légèrement stylisés, réjouissent l’oeil. Jupes coniques, coiffes à l’espagnole pour les dames, costumes courts pour les hommes avec manches à crevés et chapeaux plats. Carlo porte avec prestance les atours royaux. Si la mise en scène nous séduit, que dire du plateau ? Encore une fois, Maurice Xiberras, avec des moyens financiers limités, (oui, oui, même au théâtre il faut parler d’argent) donc, encore une fois, nous avons un plateau de dimension internationale. Et avec ce quatuor vocal, même en version concertante le succès était assuré. Trois hommes (la parité n’était pas encore de mise à l’époque de Verdi). Un ténor, un baryton, une basse. Voix homogènes dans la couleur, le phrasé et la puissance. Un luxe ! Francesco Meli est Ernani, ce bandit valeureux, courageux, mais dont le destin n’est pas de gagner. Il perdra tout, jusqu’à sa vie, mais avec force et panache. Une voix claire qui passe sans forcer et garde son timbre jusque dans les pianissimi. Fougue et détermination sont en adéquation avec la vaillance de sa voix et sa projection. Mais, le ténor italien sait aussi être émouvant dans des nuances et des phrasés d’une grande musicalité. Investi dans son chant et son interprétation, ses aigus sont éclatants, tenus, colorés, chantés dans une technique sans faille qui donne une impression de facilité. Les inflexions de sa voix, touchantes ou plus guerrières lui permettent de splendides duos aussi bien avec Elvira qu’avec Silva. Une interprétation magnifique qui donne beaucoup d’éclat à ce rôle titre. Apprécié aux Chorégies d’Orange en 2016 dans le rôle d’Alfredo (La Traviata), Francesco Meli, qui chante sur les plus grandes scènes, donne ici toute l’impétuosité de son tempérament dans une superbe homogénéité vocale. A ses côtés, un Ludovic Tézier en grande forme prête sa voix à Don Carlo. Force, puissance et couleur sont les maîtres mots de ses qualités.  Après un Rodrigue (Don Carlos) ovationné en début de saison à l’Opéra Bastille, nous le retrouvons dans toute la prestance d’un roi, bientôt d’un empereur. Plus Henri VIII que Charles Quint dans son allure, il a dans sa voix les inflexions et l’autorité du monarque. Avec des aigus somptueux et tenus et un phrasé musical, Ludovic Tézier impressionne dans ce rôle qu’il habite plus qu’un autre peut-être. Mais le baryton français sait aussi faire montre de sensibilité face à Elvira en modulant sa voix dans de belles nuances soutenues. Diction, projection, rendent ses colères mordantes et crédibles. C’est sans doute la beauté du timbre, qui garde sa couleur dans chaque tessiture et sur toute la longueur du souffle, qui séduit le plus. Seul dans le tombeau de Charlemagne, sur un solo de violoncelle, il investit la scène dans un immense crescendo sans forcer. Impérial ! Alexander Vinogradov est le troisième homme et la basse de ce trio. Il y a six ans, en 2012, nous l’avions déjà remarqué sur la scène de l’Opéra de Toulon dans le rôle d’Escamillo (Carmen) qu’il chantait avec beaucoup d’intelligence et de musicalité dans une voix de toute beauté. Il est ici Don Ruiz Gomez de Silva. Affublé d’une perruque peu avantageuse, il s’impose dès les premières notes qu’il chante avec une voix ample, chaleureuse, naturelle et équilibrée. Aucun passage délicat dans cette voix homogène où graves et aigus résonnent avec autant d’intensité que de facilité. Cet opéra où chaque protagoniste a plusieurs airs à chanter fait la part belle à la basse que l’on aime ici pour son phrasé et sa ligne de chant. Médium coloré et aigus sur une belle longueur de souffle s’apprécient dans ce rôle froid et déterminé. Alexander Vinogradov sait aussi être touchant avec les inflexions douloureuses contenues dans sa voix alors qu’il avoue son amour pour Elvira, mais voix sombre aussi, pour des propos plus noirs, ou beau duo équilibré avec Ernani. La basse russe fait ici une prestation remarquable et remarquée qui le fera ovationner. C’est pour nous la révélation de la soirée. Faire face à ces trois voix masculines superbes n’est pas chose aisée pour Elvira. C’est à la soprano chinoise Hui He qu’appartient la tâche de s’imposer. Elle y parvient avec une voix pleine au médium large et coloré qui se fait entendre dans les quatuors vocaux ou avec plus de sensibilité ou de force dans des duos avec chacun de ses partenaires. Sa voix puissante passait déjà sur l’immense scène des Chorégies d’Orange où nous l’avions entendue avec plaisir dans le rôle de Leonora (Il Trovatore) en 2015. Nous la retrouvons ici dans toute l’ampleur de sa voix au timbre chaleureux dont les inflexions n’arrivent pourtant pas à nous émouvoir. Si ses aigus restent un peu bas, ils ont la vaillance, la couleur et l’intensité qui lui permettent d’être à la hauteur vocale de ses partenaires. Une prestation très appréciée qui fait de ce quatuor vocal un des meilleurs du moment. Ce cast équilibré nous fait entendre des voix intéressantes jusque dans les rôles secondaires. Anne-Marguerite Werster est une Giovanna à la voix solide et bien placée, Christophe Berry est un Don Riccardo au timbre de ténor riche et incisif dans ses interventions, alors que Jago est chanté par Antoine Garcin qui fait résonner avec à propos sa voix de basse. Comme toujours dans les ouvrages de Giuseppe Verdi, de beaux moments vocaux sont dédiés aux artistes du Choeur et ici, tout particulièrement, aux voix d’hommes. Et toujours un grand investissement sous l’influence positive d’Emmanuel Trenque le chef du Choeur. Un cadre du Choeur qui fait montre d’un bel ensemble dans une grande homogénéité des voix. A la baguette, Lawrence Foster avait retrouvé son orchestre pour cette fresque musicale. Une direction sensible qui respecte l’ouvrage et les voix, mais qui manque un peu de mordant dans les passages plus guerriers, et de soutien des chanteurs. Belles atmosphères à l’orchestre dans des moments qui font ressortir les instruments solistes, flûte, violoncelle, trompettes… et un superbe solo de clarinette basse d’une grande musicalité qui ouvre l’acte III. Ernani, est l’opéra qui marque le début de la collaboration du compositeur avec son librettiste Francesca Maria Piave et, si l’ouvrage est moins joué que certains autres, il est pourtant remarquablement écrit pour les voix. Feu d’artifice vocal où airs et ensembles s’enchaînent pour une grande fête musicale servie ici par des chanteurs d’exception dans un cadre visuel superbe qu’aucune grève n’a pu gâcher. Un grand merci à cet opéra de Marseille, superbement dirigé par Maurice Xiberras, qui sait résister à tous les mistrals politiques et autres… Photo Christian Dresse

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