Festival d’Aix-en-Provence 2018: Tabea Zimmermann, Andrea Hill & Edwidge Herchenroder en concert

Festival d’Aix-en-Provence, Conservatoire Darius Millhaud, saison 2018
Alto Tabea Zimmermann
Mezzo-soprano Andrea Hill
Piano Edwidge Herchenroder
Charles Martin Loeffler: Quatre poèmes, op. 5; la Cloche Fêlée, Dansons la gigue, Le Son du cor s’afflige vers les bois, Sérénade
Charlotte Bray: In Black Light pour alto solo. Dédiée à Tabea Zimmermann (Création mondiale)
Franz Liszt: Romance oubliée pour alto et piano
Zoltan Kodaly: Adagio pour alto et piano
Johannes Brahms: Zwei Gesänge op. 91, Gestillte Sehnucht, Geistliches Wiegenlied
Aix-en-provence, le 13 juillet 2018
L’alto à l’honneur, voila qui est intéressant et peu courant, surtout lorsque cet instrument, longtemps cantonné au milieu de l’orchestre est mis en valeur par Tabea Zimmermann, une artiste particulière, qui sait tirer de son alto des sons proches de la voix, dans des couleurs personnelles jamais entendues. Cinq compositeurs aux sensibilités diverses écrivent pour cet instrument et nous proposent un moment de charme et de musique qui nous transporte loin d’un quotidien bien souvent importun. Si Franz Liszt, Zoltan Kodaly et Johannes Brahms sont biens connus du grand public, on connaît moins Charles Martin Loeffler (1861-1935) qui nous fait entendre ici quatre poèmes, de Charles Baudelaire et Paul Verlaine, mis en musique pour alto, mezzo-soprano et piano, et moins encore notre toute contemporaine Charlotte Bray qui propose ici une oeuvre pour alto seul,  dédiée à Tabea Zimmermann. Un grand merci au Festival d’Aix-en-Provence pour cette commande. Mais Tabea Zimmermann n’est pas seule pour nous charmer ce soir. Deux autres superbes artistes seront au programme, la mezzo-soprano Andrea Hill, lauréate HSBC 2010 de l’Académie, et la pianiste Edwige Herchenroder, Lauréate HSBC de l’Académie 2013. Dans le superbe auditorium du Conservatoire Darius Milhaud, qui affichait complet, ce trio de charme commençait le concert par les  quatre poèmes de Charles Martin Loeffler et, instantanément, nous sommes pris par le velouté de l’alto, la souplesse de son détaché et le son évanescent en introduction au dialogue qui s’installe avec la chanteuse. Chaque poème musical a son esthétique propre en correspondance avec le texte. Mélancolique et tendre pour La Cloche fêlée où le piano donne le tempo dans une conversation animée à trois voix. pianissimo de l’alto, tendresse de la voix au timbre feutré. Puis, Gigue rythmée pour une danse plus folklorique, dans une interprétation juste et puissante. Le Son du cor s’expose ensuite au piano sur lequel la voix se pose dans un soutien de l’alto avec sourdine joué à l’aise. Plainte de la voix qui pleure avec le loup dans la musicalité d’une belle longueur de souffle. Pizzicati incisifs, archet grinçant près du chevalet pour la voix d’un mort qui monte de la fosse dans une Sérénade. Ici la voix d’Andrea Hill fait entendre son mezzo-soprano dans avec un caractère marqué où le toucher délicat de la pianiste s’unit au son rond de l’altiste au vibrato généreux. Elégance, atmosphère, expressivité. Superbe ! In Black light ; cette pièce pour alto seul, Charlotte Bray la compose pour Tabea Zimmermann. Semblant très bien connaître les qualités et les possibilités de l’altiste, elle fait ressortir sa superbe technique mais aussi les sonorités qui sont la signature de cette musicienne hors pair. Sons ductiles d’où s’échappent les harmoniques…On écoute et l’on retient son souffle. Le son de l’alto emplit la salle, le forte d’un jettato au talon puis l’humour ou le mystère. Dialogue à deux voix pour un seul instrument en doubles cordes. Nous sommes entraînés dans une galerie où les sons sont exposés. Graves intenses, finesse des pianissimi. Quelle maîtrise de l’archet et de l’oeuvre ! Une oeuvre envoûtante, dans une modernité qui fait la part belle à un instrument qui n’en finit pas de nous surprendre. Beauté du moment !  Franz Liszt compose cette Romance oubliée en 1880. Quelques mesures d’alto seul avec un archet qui effleure les cordes écrites  par ce compositeur, le plus romantique de tous. Evoquant l’Harold en Italie d’Hector Berlioz on écoute le bariolage délicat de l’alto qui se refuse au son trop présent et veut rester dans l’insaisissable, dans un romantisme éthéré. Les doigts tombent sur les cordes avec la souplesse d’une patte de chat, dans un duo où les sonorités se mélangent, comme dans un songe où des ailes d’anges effleureraient les cordes. Dans une même esthétique musicale, les deux artiste nous promènent sur des sons suspendus. Zoltan Kodaly, pour cet Adagio alto piano. Interprétation rare de Tabea Zimmermann dans cette pièce au début très intériorisé, comme une lente méditation mais dans une compréhension totale entre les deux artistes et le compositeur. Tabea Zimmermann a une telle maîtrise de son archet qu’aucun changement n’est perçu, le son est donné par un archet infini dans un souffle sans fin. Dans ce duo de charme en parfaite osmose, le son envoûtant de l’alto enveloppe celui du piano dans une même intensité, une même force dans un grand crescendo. Le bariolage du piano apporte un peu de fraîcheur au son mélancolique de l’alto. C’est dans un style très particulier que les trois artistes se retrouvent pour interpréter la musique de Johannes Brahms, Zwei Gesänge. Désir apaisé est un poème de Friedrich Rück introduit par un alto extrêmement mélancolique ; avec la voix de la chanteuse le poète s’interroge sur son devenir, sur sa mort même, mêlant la nature à ses désirs pour un repos éternel. Andrea Hill sait se fondre dans les son de l’alto, ou est-ce le contraire ? Mais c’est une seule sonorité placée sur les mêmes ondes. Vibrato et prises de notes qui viennent de loin et pourtant percutantes, voix chaudes qui se mêlent au toucher de la pianiste dans des tempi lents. Phrases musicales qui tissent un tapis sonore au mezzo-soprano moelleux de la chanteuse. Beauté des mots parfois murmurés à deux voix avec l’alto, le piano formant ce trio mélancolique et sentimental. La Berceuse spirituelle d’après Lope de Vega est plus ancienne, du XVIe siècle. Berceuse pour un enfant, l’enfant de Bethléem ? La phrase jouée à l’alto comme une mélopée revient inlassablement, triste et délicate. De sa voix chaude, la chanteuse s’adresse au anges, à la nature, dans un dialogue avec l’alto ; finesse et musicalité. C’est un chant habité sur une belle longueur du souffle, sans aucune brutalité dans le crescendo. Dans une seule voix, les trois artistes mêlent élégance du son et interprétation délicate. Il est impossible de dire comment on peut arriver à une telle communion de style et de perfection. Le toucher de la pianiste, le son velouté de l’alto venu d’ailleurs et la beauté du timbre de la voix dans cette version toute féminine, ce n’est pas une leçon de musique, c’est la musique faite femmes, un moment de communion comme on en rencontre peu. Ô temps ! suspends ton vol, et vous, notes de musique, suspendez votre cours. Photo © Marco Borggreve

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