Festival d’Aix-en-Provence 2018: “Dido and Aeneas”

Festival d’Aix-en-Provence, saison 2018, Théâtre de l’Archevêché
“DIDO AND AENEAS”  (Didon et Enée)
Opéra en un prologue et trois actes, livret de Nahum Tate.
Nouveau prologue écrit par Maylis de Kerangal, interprété par Rokia Traore
Musique de Henry Purcell
Une femme de Chypre ROKIA TRAORE
Dido ANAÏK MOREL
Aeneas TOBIAS LEE GREENHALGH
Belinda SOPHIA BURGOS
Sorceress / spirit LUCILE RICHARDOT
Second Woman RACHEL REDMOND
First Witch FLEUR BARRON
Second Wich   MADJOULINE ZERARI
Sailor   PETER KIRK
Choeur & Orchestre Ensemble Pygmalion
Direction musicale Vaclav Luks
Mise en scène Vincent Huguet
Décors Aurélie Maestre
Costumes Caroline de Vivaise
Lumière Bertrand Couderc
Dramaturge Louis Geisler
Aix-en-Provence, le 12 juillet 2018
Petit bijou que ce Didon et Enée de Henry Purcell aussi bien musicalement que théâtralement ; et c’est encore sous le charme de cette musique baroque superbement interprétée, que nous quittons le Théâtre de l’Archevêché, en cette soirée du 12 juillet. Nous n’avons qu’à nous louer d’avoir choisi d’écouter cette oeuvre après les violences de l’Ange de feu, comme un intermède, pour une souffrance certes, mais avec plus de mesure et tout en retenue la mort de Didon étant dans la version de Henry Purcell un modèle du genre. Didon abandonnée, voila ce que nous raconte ce court opéra. Après l’abandon d’Adriane par Thésée (Ariadne auf Naxos), et celui de Renata par Heinrich (L’Ange de feu), Didon souffre, avec beaucoup de dignité – n’est-elle pas reine de Carthage ? – sur la musique étrangement profonde de Purcell. C’est donc le thème de la femme abandonnée qui lie ces trois opéras présentés au Festival d’Aix-en-Provence cette année. Si nous ne savons pas avec exactitude où a été créée cette oeuvre, ni si elle comportait des numéros dansés (ce qui paraît probable), nous savons avec une quasi certitude, qu’elle a été représentée dans un pensionnat pour jeunes filles londonien en 1689, avec un prologue écrit par Thomas d’Urfey, qui mettait explicitement en garde les innocentes demoiselles des dangers de l’inconstance masculine. ici, un nouveau prologue a été écrit par Maylis de Kerangal ; il nous raconte l’histoire de Didon, comment elle a quitté sa patrie, son royaume, fui devant ses ennemis pour enfin conserver sa liberté et fonder la ville de Carthage. C’est avec ce nouveau regard qu’en accord avec Bernard Foccroulle, (Directeur artistique du Festival) toujours très intéressé par les rives de la Méditerranée, le metteur en scène Vincent Huguet veut aborder ici Didon et Enée. Ce n’est plus l’abandon qui prime, c’est l’exil, l’exode, mais aussi le rejet de peuples par d’autres. Nous ne rentrerons pas dans ce débat géo-politique actuel, nous nous contenterons d’apprécier l’oeuvre pour l’oeuvre, pour sa musique, son interprétation et sa représentation théâtrale. Et là, nous serons comblés. Pour cet opéra court, Henry Purcell a composé une musique condensée, qui va à l’essentiel, dans un narratif cohérent et compréhensible mais néanmoins dramatique. Nous sommes aussi dans le théâtre classique dont la règle est : unité de temps, de lieu et d’action, avec comme dans le théâtre antique, les choreutes, le choeur omniprésent, le peuple versatile. La musique, c’est l’Ensemble Pygmalion qui va la jouer dirigé par Vaclav Luks, spécialiste de la musique ancienne. Avec énergie, le chef d’orchestre sculpte les sons, fait ressortir les contrastes entre les instruments, bois, cordes, cordes pincées ou jouées avec l’archet. Dans des tempi justes, il accompagne les chanteurs ou fait entendre les mélodies, jouées à l’orchestre avec des rythmes ou comme des mélopées. Cette direction intelligente et d’une grande justesse d’expression, fait ressortir la sensibilité contenue dans l’ouvrage. Un décor unique imaginé par Aurélie Maestre ; tout se passe devant un mur, une jetée qui défend Carthage, derrière, la mer. Mur intemporel bien sûr. Un escalier que les acteurs montent ou descendent, donnant ainsi un peu de rythme à l’action. Une sorte de nacelle descendant des cintres permettra l’arrivée des sorcières. Sobre, sans être véritablement austère, ce décor est bien pensé. Superbes lumières de Bertrand Couderc qui créent les atmosphères avec quelques effets de brume. Souvent dorées, plus sombres à la nuit tombées, elles se teintent de pastel au lever du jour créant ce côté intimiste qui laisse Didon dans le récit en demi-teinte et dans une douleur assumée mais jamais vraiment extériorisée. Plus qu’antique, nous avons l’impression d’être dans un tableau biblique. Harmonie des couleurs, avec la musique, mais aussi avec les costumes de Caroline de Vivaise couleurs feuilles mortes ou comme trempés dans de l’argile. Costumes qui habillent le peuple à l’antique ; seule Didon porte une longue robe verte qui la rend majestueuse avec un port de reine. L’ensemble est une réussite qui forme un tout, incluant la musique, pour un moment hors du temps. Le metteur en scène Vincent Huguet coordonne l’idée, la réalisation et la direction des acteurs et reste dans cette atmosphère presque irréelle. Si de grandes chanteuses, telles Teresa Bergenza, Jessye Norman ou Véronique Gens, entre autres, ont interprété le rôle de Didon, Anaïk Morel, qui remplace ici au pied levé la soprano sud-africaine Kelebogile Pearl Bsong souffrante après la première représentation, ne démérite pas. Sa belle voix ronde aux graves sonores laisse ressortir ses plaintes, sa mélancolie et sa souffrance dans un chant baroque et projeté. Un joli phrasé, de longues tenues, n’empêchent en rien sa colère envers Enée qui s’exprime dans une voix dramatique. La mort de Didon, poignante, aux inflexions baroques est un moment de tristesse qui fait ressortir la richesse et la profondeur de sa voix. Aux côtés de la soprano française, la voix de la mezzo-soprano Lucile Richardot, française elle aussi, surprend par sa puissance et la noirceur du timbre qui donnent à la Magicienne une dimension étrange. Voix inquiétante et bien placée, seule ou dans un trio avec les deux autres mezzo-soprano que sont Fleur Barron, Première Sorcière, et Madjouline Zerari, Deuxième Sorcière. Trio maléfique, percutant et bien chantant qui donne du relief aux plaintes de Didon. Sophia Burgos est une Belinda à la voix claire de soprano dont la musicalité joyeuse ressort face à la mélancolie de la reine de Carthage. Fraîche est la voix de Rachel Redmond Deuxième suivante qui manque peut-être d’un peu de puissance. Si le Marin de Peter Kirk projette sa voix de façon percutante, le baryton Tobias Lee Greenalgh déçoit dans le rôle d’Enée. Son manque de puissance et d’engagement font ici de ce troyen un bien pâle héros. Mais sans doute, ce manque de caractère vocal est-il le reflet de ses atermoiements. Le Choeur, très bien préparé, fait une prestation juste dans un jeu scénique en harmonie avec le décor minimaliste, la mise en scène assez lente et un orchestre qui sait être à l’unisson. Rokia Traoré superbe de présence et de style récite et chante le prologue, mettant les spectateurs dans cette ambiance feutrée où le dramatique sait se contenir rendant la tragédie intimiste. Un moment suspendu aux notes de Purcell ainsi qu’à l’interprétation des artistes. Une réussite. Photo Vincent Pontet

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