Marseille, Opéra Municipal: “Simon Boccanegra”

Marseille, Opéra Municipal: “Simon Boccanegra”
Marseille, Opéra municipal, saison 2018/2019
“SIMON BOCCANEGRA”
Opéra en un prologue et 3 actes, Livret de Francesco Maria Piave et Arrigo Boito d’après la pièce d’Antonio Garcia Gutiérrez.
Musique de Giuseppe Verdi
Amelia OLESYA GOLOVNEVA
La servante d’Amelia LAURENCE JANOT
Simon Boccanegra JUAN JESUS RODRIGUEZ
Jocopo Fiesco NICOLAS COURJAL
Gabriele Adorno RICCARDO MASSI
Paolo Albiani ALEXANDRE DUHAMEL
Pietro CYRIL ROVERY
Un Capitaine CHRISTOPHE BERRY
Orchestre et Choeur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale Paolo Arrivabeni
Chef de Choeur Emmanuel Trenque
Mise en scène Leo Nucci
Décors Carlo Centolavigna
Costumes Artemio Cabassi
Lumières Claudio Schmid
Marseille, le 2 octobre 2018
Pour l’ouverture de la saison 2018/2019, et avant les Opéras de Paris Bastille et du Covent Garden de Londres, en novembre, l’Opéra de Marseille reprend Simon Boccanegra l’opéra de Giuseppe Verdi qui n’avait plus été joué sur cette scène depuis 1993. Pour cette occasion, Leo Nucci, un des grands Boccanegra à la scène (rôle qu’il a interprété un nombre incalculable de fois), met en scène l’ouvrage. C’est dire si cet immense artiste connaît bien le sujet, du plus grand au plus petit rôle. Si l’on peut considérer Simon Boccanegra comme un grand Verdi, il faut reconnaître que cet opéra est moins connu et aussi moins joué. La faute en est-elle au livret ? C’est sans doute ce que pensait le compositeur qui, après le demi échec rencontré lors des premières représentations de 1857, changera de librettiste pour une nouvelle version en 1881. Il demandera donc à Arrigo Boito, poète et compositeur, de reprendre le livret initialement écrit par Francesco Maria Piave. Sans être un triomphe cette version révisée, créée à La Scala de Milan le 24 mars 1881, obtiendra un meilleurs accueil et sera à l’affiche sur les grandes scènes du monde. Giuseppe Verdi est un compositeur prolifique qui a abordé bien des genres différents : musique sacrée, musique instrumentale ou vocale et bien sûr de très nombreux opéras. Lorsqu’il compose Simon Boccanegra, et surtout la version dite définitive de 1881 avec ajouts et modifications, son style évolue annonçant déjà Otello. Pour rendre le drame plus cohérent il abandonne la succession de numéros donnant ainsi plus de fluidité à l’ouvrage. C’est un opéra sombre de par l’histoire, mais aussi de par sa conception musicale avec l’emploi des voix graves et une écriture orchestrale qui fait la part belle aux sonorités profondes. Simon Boccanegra peut être considéré comme un opéra intimiste. Peu de chanteurs, peu d’actions et si le choeur a des phrases intéressantes et expressives à chanter, cela reste dans des mouvements mesurés. Avant d’entrer dans le temps du Doge Simon Boccanegra, le prologue nous plonge dans le drame survenu vingt cinq ans auparavant alors que Boccanegra, simple corsaire, veut retrouver la femme qu’il aime mais qui vient de mourir. La mise en scène classique, sobre et intelligente de Leo Nucci  permet une compréhension visuelle sans prise de tête pour le spectateur. Grâce lui soit rendue ! Cet artiste qui a abordé ce rôle bien des fois dans des approches différentes a su se forger une opinion personnelle du personnage et de l’ouvrage dans son entier. C’est donc de l’intérieur que le Boccanegra Nucci met en scène le Boccanegra Juan Jesus Rodriguez. Comment savoir si un spectacle est réussi passé l’enthousiasme des derniers applaudissements ? Tout simplement grâce à l’impression et l’impact émotionnel que nous en conservons. Malgré un visuel assez dépouillé et des évolutions scéniques plutôt lentes, chaque acte et chaque tableau nous laissera un souvenir émotionnel palpable. Sans grandiloquence, mais avec un grand souci des détails, Leo Nucci signe une mise en scène très réussie. Si le Doge Simon Boccanegra a bien existé à Gênes en 1339, il ne faut pas voir dans celui de Giuseppe Verdi le personnage réel. Le compositeur, qui pense toujours à l’unification de l’Italie, voit en Simon Boccanegra un pacificateur, un homme habité par un sentiment d’amour, loin des guerres claniques et des luttes pour le pouvoir. Les décors de Carlo Centolavigna sont certes dépouillés, mais ils réussissent à créer les atmosphères avec l’emploi d’un tulle qui rend certains tableaux brumeux ou plus réels lorsqu’il se lève. Des effets de murs en perspective encadrent le fond de scène comme une peinture ; la mer, le ciel aux couleurs changeantes ou la proue d’un bateau plantent le décor. Une fenêtre ouvragée qui côtoie une vierge sculptée sur un mur et nous sommes à Gênes, un jardin de buis en labyrinthe, nous sommes au moyen âge, un trône dans une pièce aux murs lambrissés, nous sommes dans la salle du Conseil où l’immense carte géographique des mers qui entourent l’Italie est la copie d’une carte authentique, paraît-il. Le bureau sobre du Doge s’ouvre sur une monumentale table en pierre et le port nous offre une proue de bateau et un immense lion de pierre longeant un escalier, tel celui que l’on peut voir devant la porte de la cathédrale San Lorenzo à Gênes . Nous sommes au XIVe siècle avec les costumes d’Artemio Cabassi. Un peu kitch à première vue par leurs couleurs, mais il n’est qu’à regarder les enluminures de cette époque pour constater que le vert franc y côtoie le bleu ciel, le rouge ou le blanc, couleurs minérales ou végétales utilisées à cette époque. Alors, ce labyrinthe de buis avec ces bancs de pierre où sont assis Amelia et Grabriele Adorne ne semble-t-il pas une image tirée des Très Riches Heures du Duc de Berry ? Le peuple habillé dans des couleurs feuilles mortes ou les Praticiens du Conseil en longs manteaux rouges sont autant de tableaux qui ponctuent le récit. C’est un livre d’images que l’on feuillète. Claude Scmid a réglé ses lumières avec une grande intelligence artistique. Sombres, brumeuses pour des nuits inquiétantes, et ciels rosés ou lumières déclinantes, tout est dit avec sobriété. Disputes musclées au Conseil ou échanges acerbes entre Jacopo Fiesco et Simon Boccanegra, la direction des acteurs est juste, en accord avec la représentation de ce drame. Un plateau homogène où les voix plus que l’action sont mises à l’honneur.
  Juan Jesus Rodriguez, que nous avions déjà applaudi dans le rôle de Macbeth sur cette scène en 2016, prête sa belle allure et sa haute stature au personnage de Simon Boccanegra. Voix superbe déjà dans le rôle de Macbeth, on retrouve ici toutes les qualités qui nous avaient séduits alors. Un phrasé très musical, une belle diction aux notes projetées et une superbe conduite de la voix qui n’attirent aucun reproche. Juan Jesus Rodriguez n’en fait jamais trop, ni dans sa prestation scénique ni dans son interprétation vocale, loin du pathos mais tout en sensibilité musicale. La puissance est là, sans exagération, et la couleur chaude du médium est conservée jusque dans les aigus ronds et tenus. Projetée avec naturel sa voix garde une grande homogénéité dans chaque registre. Avec des attaques de notes franches mais néanmoins moelleuses, le baryton espagnol adapte sa voix pour des duos sensibles avec Amelia, ou fait preuve de plus d’affirmation face au traître Paolo ou aux luttes fratricides que se livrent patriciens et plébéiens. Juan Jésus Rodriguez porte avec force et intelligence ce rôle de pacificateur et nous livre une mort de Boccanegra remplie d’émotion. Face à lui, Nicolas Courjal, bien connu et très apprécié par le public marseillais, prête sa voix de basse à un Jacopo Fiesco inquiétant qui laisse résonner des graves tenus. Ce rôle froid et hautain, éloigné des passions lui va bien. Malgré une voix aux résonances profondes et aux qualités indéniables, nous retrouvons certaines inégalités dans la conduite de sa voix et nous redisons:  c’est dommage ! Car, une réelle voix de basse aux aigus francs, projetés et aux graves sonores et tenus est rare. De beaux moments lorsque Nicolas Courjal retrouve plus de legato dans de délicats pianissimi ou dans la colère, et de beaux échanges en duos avec Boccanegra, deux voix qui s’unissent dans la couleur. Nous ne pouvons qu’espérer que la basse française garde ses qualités tout en gommant ses petites inégalités sonores. Autre voix grave, celle du baryton français Alexandre Duhamel. Déjà applaudi dans le rôle de Guglielmo (Cosi fan tutte) en novembre 2015 sur la scène de l’Opéra de Toulon, il est ici un Paolo Albiani très crédible dans une voix grave qu’il sait rendre violente ou plus venimeuse. Si ses graves semblent un peu étouffés, ses aigus sonores et projetés portent loin. C’est toutefois dans un dernier souffle de haine, alors qu’il est enchaîné que les accents sont les plus dramatiques. Une belle interprétation scénique aussi bien que vocale. Riccardo Massi est le vaillant Gabriele Adorno. Nous avions déjà applaudi sa voix percutante dans La Gioconda (Ponchielli) sur cette scène, une voix qui a gardé toute sa fougue. Le ténor italien nous fait entendre de beaux aigus clairs, tenus et colorés, mais aussi des modulations plus délicates dans de jolis phrasés. Ténor sincère, Riccardo Massi nous propose de belles phrases musicales dans un duo sensible avec Amelia sur de bonnes tenues de souffle. Une voix qui passe sans forcer dans les ensembles. La soprano russe Olesya Golovneva est une Amelia qui paraît assez inégale au premier acte avec une émission un peu hâchée. Prenant une certaine assurance, elle donnera par la suite une bonne interprétation de ce rôle avec des aigus assurés et puissants et des duos sensibles. Sa voix prend de l’ampleur et le timbre s’arrondit au fil des tableaux la rendant plus émouvante. Un beau moment d’émotion lors de la mort de Boccanegra pour un trio équilibré. Dans des rôles plus secondaires mais toutefois à remarquer, le Pietro de Cyril Rovery, baryton basse au timbre et au jeu inquiétants. Une interprétation juste et en place dans la vision du rôle et scénique et musicale. Interprétation remarquée aussi, celle de Cristophe Berry, dont la voix vaillante au timbre clair et projeté passe sans forcer. Déjà applaudi dans Boris Godounov (l’Innocent), il fait preuve de musicalité et d’intelligence vocale dans chacune de ses interprétations. Il est à noter aussi la présence vocale et scénique de Laurence Janot dans le rôle de La Servante d’Amelia malgré sa brièveté. Sans être réellement un opéra écrit pour les choeurs, Simon Boccanegra donne toutefois maintes occasions de les mettre en valeur. Choeur d’hommes, de femmes ou mixte, sur scène ou en coulisses. Leur interprétation est toujours juste, dans des voix homogènes aux attaques précises et toujours très bien préparés par Emmanuel Trenque. On apprécie aussi les atmosphères créées par ces ensembles jusqu’à ces malédictions murmurées et qui répondent avec contraste à la voix sonore d’un Paolo terrorisé. Nous retrouvons avec plaisir le maestro Paolo Arrivabeni qui nous avait procuré de si grandes émotions dans le Lohengrin donné à Marseille au mois de mai dernier. Autre musique, autre compositeur, mais toujours une réelle entente avec le plateau (chanteurs, mise en scène). Dès l’introduction à l’orchestre, l’atmosphère est créée avec un tempo modéré, des sons posés et les timbres sombres du quatuor. Le maestro fait ressortir l’intensité et l’expression jusque dans l’accompagnement des chanteurs, tout en faisant ressortir le caractère des personnages. En adéquation avec la mise en scène, peu d’éclats malgré des oppositions de nuances, des grands crescendi et la puissance des cuivres. Dans une recherche des sonorités, Paolo Arrivabeni laisse s’exprimer celles du cor anglais, de la clarinette, de la clarinette basse ou des cors dans des solos expressifs. Une direction mesurée qui n’exclut pas le lyrisme et laisse sonner un orchestre qui suit le chef avec précision jusque dans chaque changement de tempo. Une très belle interprétation orchestrale. De très longs applaudissements enthousiastes viendront récompenser les artistes pour ce spectacle particulièrement réussi. Une superbe ouverture de saison. Photo Christian Dresse
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