Festival de Pâques d’Aix-en-Provence 2018: “Le nozze di Figaro”

Grand Théâtre d’Aix-en-Provence, saison 2018
“LE NOZZE DI FIGARO”
Opéra en 4 actes, libretto Lorenzo Da Ponte.
Musique de Wolfgang Amadeus Mozart
Comte Almaviva CARLOS ALVAREZ
Comtesse Almaviva OLGA BEZSMERTNA
Susanna VALENTINA NAFORNITA
Figaro JONGMIN PARK
Cherubino MARGARITA GRITSKOVA
Marcellina ULRIKE HELZEL
Don Basilio PAVEL KOLGATIN
Don Curzio PETER JELOSITS
Don Bartolo DAN PAUL DUMITRESCU
Antonio RAFAEL FINGERLOS
Barbarina BRYONY DWYER
Orchestre et Choeur de la Wiener Staatsoper
version de concert
Direction musicale  Alain Altinoglu
Aix-en-Provence, le 2 avril 2018
Décidément, cette sixième édition du Festival de Pâques d’Aix-en-provence ne finit pas de nous étonner. Voilà qu’en cette soirée du 2 avril nous était présenté, en version concert, un opéra, et pas des moindres : “le Nozze di Figaro”, interprété par les artistes, au grand complet, de la Wiener Staatsoper. Orchestre, Choeur et solistes, avec Alain Altinoglu à la tête de tout cet ensemble. Excusez-nous du peu !
C’est avec Le Nozze di Figaro que commence la fructueuse collaboration entre Wolfgang Amadeus Mozart et Lorenzo Da ponte. Si d’autres librettistes avaient déjà adapté cette comédie de Beaumarchais, aucun de ces opéras n’atteindra jamais ce degré de perfection dans une entente à la note et la virgule près. Da Ponte a gommé certains côtés politiques de la pièce de Beaumarchais qui pouvaient choquer le public viennois, mais il en a gardé la trame comique et aussi quelques traits relatifs à l’arrogance de la noblesse et, Mozart qui en avait beaucoup souffert, saura admirablement mettre en musique ses expériences douloureuses. La première représentation eut lieu à Vienne au Burgtheater le 1er mai 1786, et le succès fut si grand, que l’empereur Joseph II dut interdire par ordonnance les reprises des morceaux d’ensemble qui rendaient le spectacle trop long. Alors, la ville d’Aix-en-Provence serait-elle devenue la grande banlieue de Salzburg ? Car, cet orchestre qui ne se déplace que rarement allait faire vibrer la salle et soutenir les chanteurs dans un rythme constant et un ensemble parfait. Certains pourraient dire comment, plus de trois heures sans mise en scène ? Mais oui pourrons-nous leur répondre, et sans une seule minute d’ennui ou de lassitude. Le secret ? Le rythme, la qualité des exécutants, mais aussi cette façon de jouer, de marquer les personnages, même si ici l’on reste sur le devant de la scène. Dès l’ouverture on entre dans le vif du sujet dans un tempo rapide, avec un orchestre réactif et des archets précis entraînés par un chef d’orchestre engagé. Figaro entre, il est coréen ? et pourquoi pas. Jongmin  Park (qui a été invité à plusieurs reprises au Festival de Salzburg et fera très prochainement ses débuts au Metropolitan Opera de New-York) a une voix de baryton-basse qui résonne naturellement sans forcer et une articulation parfaite. son air “Se vuol ballare signor contino” est chanté avec beaucoup de musicalité, musicalité que l’on retrouve dans toutes ses phrases chantées avec entrain ; une prestation juste qui donne à Figaro toute sa dimension. Carlos Alvarez est espagnol, ce qui est tout à fait bien pour ce Comte Almaviva qu’il interprète avec force, doutes, mais aussi détermination. Si ce baryton-basse fréquente divers compositeurs, c’est avec Rossini, dans le rôle de Figaro du Barbier de Séville, qu’il fait ses débuts à l’Opéra d’Etat de Vienne en 1995. Sa voix grave et affirmée est ici projetée dans une diction irréprochable qui sait toutefois respirer et se faire plus souple. Son air “Hai già vinta la causa” en est une parfaite illustration. Dan Paul Dumitrescu est un Don Bartolo à la voix forte et très grave. Ayant étudié le clarinette puis le chant à l’Université nationale de Bucarest, il fera une carrière internationale et débutera en 2001 à l’Opéra d’Etat de Vienne. On remarque sa musicalité et la beauté de son timbre de voix malgré un rôle assez court. Pavel Kolgatin est russe et étudie à Moscou. Sa voix de ténor le fait chanter des rôles tels Nemorino (l’Elisir d’amore) ou Ferrando (Cosi fan tutte) entre autres, et il intègrera l’ensemble de l’Opéra de Vienne en 2012. Il est ici Don Basilio, un rôle court aussi, mais qu’il interprète avec justesse, et l’on appréciera sa voix percutante jusque dans les ensembles. Peter Jelosits est né à Vienne ; jeune il fait partie du Choeur de garçons de sa ville natale et intègrera, dès 1985, l’ensemble de l’Opéra de Vienne. Il chante ici le rôle de Don Curzio avec une voix de ténor percutante dans un joli style. Rafael Fingerlos, né près de Salzburg termine sa formation de baryton soliste au conservatoire de Vienne et fait tout naturellement partie de l’ensemble de l’opéra d’Etat de Vienne tout en se produisant en tant que concertiste. Il fait résonner ici sa voix grave en interprétant Antonio avec humour et intelligence. Olga Bezsmertna (Comtesse Almaviva) est une soprano ukrainienne. Lauréate de nombreux prix internationaux, elle entre dans la troupe de l’Opéra de Vienne en 2012. Souvent invitée au Festival de Salzburg, elle est ici un belle Comtesse au style mozartien et au phrasé musical. Bien dans ce rôle, qu’elle interprète avec élégance, son air ” E Susanna non vien” est chanté avec de jolies nuances dans une belle conduite de la voix et des respirations qui apportent de la légèreté. Le rôle de Susanna  est chanté par la soprano moldave Valentina Nafornita. Après avoir remporté deux prestigieux concours de chant elle intègre en 2011 l’ensemble de l’Opéra de Vienne où elle interprète divers rôles dans des opéras de Mozart, mais aussi de Puccini ou Donizetti… Sa Susanna, chantée avec un peu trop d’épaisseur tend à s’alléger pour devenir plus sensible dans un style plus juste. Son air ” Deh vieni non tardar” est empreint de délicatesse et ses duos avec le Comte sont d’une justesse pertinente. Margarita Gritskova qui chante le rôle de Cherubino est une mezzo-soprano russe qui étudie le chant à Saint-Petersburg sa ville natale. Lauréate de plusieurs concours internationaux, elle intègre l’ensemble de la Wiener Staatsoper en 2012. Vive, malicieuse, elle donne du rythme au personnage. C’est avec de beaux aigus timbrés, qu’elle interprète son air “Non so più”. Respirations, articulations justes font ressortir la jeunesse de Cherubino. Ulrike Helzel est allemande, après avoir chanté au Festspielhaus de Bayreuth les rôles de Wellgunde (Le Ring) ou Ecuyer (Parsifal), elle fera partie de l’ensemble de l’Opéra d’Etat de Vienne dès 2012, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre une carrière internationale. Avec une voix certainement plus adaptée à la musique de Richard Wagner qu’à celle de Mozart, Ulrike Herzel paraît un peu en retrait dans le rôle de Marcellina. Très en rythme, on l’écoute avec plaisir en duo ou dans les ensembles. Bryony Dwyer, australienne, étudie le chant à Sydney où elle chante dans l’opéra de chambre de la ville. La jeune soprano sera engagée à la fin de ses études par l’Opéra d’Etat de Vienne. Elle chante ici le rôle de Barbarina et c’est sans doute la voix la plus mozartienne de la distribution. Avec de jolies prises de notes et des piani sensibles, son style est sans reproches. Malgré un plateau très international, l’équilibre est tenu aussi bien dans l’interprétation théâtrale que dans l’esthétique musicale. Une même approche des personnages permet cet équilibre qui fait le succès de la représentation. Le Choeur de la Wiener Staatsoper, invité comme chaque année au Festival de Salzburg sera ici très apprécié. Très bien préparé par Thomas Lang, chaque intervention est remarquée par sa justesse et l’homogénéité des voix. Mais l’opéra est un tout, les voix certes, mais il faut aussi un orchestre et un chef à la hauteur du plateau. L’Orchestre de la Wiener Staatsoper, considéré comme l’un des meilleurs au monde, fait ici merveille et ce, dès une ouverture sonore où les sons ne saturent jamais. Avec une baguette énergique, nerveuse, Alain Altinoglu tient son orchestre et soutient les chanteurs dans des tempi allant ou des phrases plus sensibles, privilégiant les sonorités et les nuances. Avec beaucoup d’intelligence il laisse sonner les instruments sans jamais couvrir les chanteurs, leur laissant une certaine liberté dans l’expression, participant même par des mimiques au jeu scénique. Dans une mise en place précise et une communion parfaite dans les respirations et les ralentis, Alain Altinoglu nous a offert une représentation très juste de cet opéra où jeunesse et talents étaient au rendez-vous. En la présence de Mozart, cette interprétation personnelle dans un rythme soutenu et un humour de bon aloi, a séduit et dynamisé le public du Grand Théâtre de Provence. Et ce plaisir partagé,  c’est à chaque artiste, chaque musicien et à son brillant chef d’orchestre que nous le devons. Un immense bravo et un grand merci à Dominique Bluzet et Renaud Capuçon pour cette incursion dans le domaine de l’opéra. Une soirée qu’il ne fallait surtout pas manquer.

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