Entretien avec le tenor Nikolaï Schukoff

Entre deux représentations de Die Walküre le ténor Nikolaï Schukoff, que nous avions déjà applaudi à Aix-en-Provence, en 2019, dans le rôle de Jim Mahoney – Grandeur et décadence de Mahagonny – (Kurt Weill), prend le temps d’un échange tout musical pour les lecteurs de GBopera avec la gentillesse et la sincérité qui le caractérisent.
Faisons un peu connaissance et parlez-nous de votre parcours musical. Avez-vous toujours eu envie de chanter ?
– A vrai dire, je ne suis pas né dans une famille de musiciens, mais la musique a bercé ma jeunesse. Nous vivions à la campagne, dans un environnement paisible, mon père mettait très souvent des disques et, même si nous n’écoutions pas toujours religieusement, nous évoluions dans une atmosphère musicale. Très tôt, mes parents ont souhaité que j’apprenne à jouer d’un instrument, le violon, le piano, le saxophone même, je suis d’un naturel curieux, puis mon professeur de piano m’a fait découvrir le chant et cela a fonctionné immédiatement. J’ai continué mes études musicales au Mozarteum de Salzbourg, et j’ai arrêté le génie mécanique auquel je m’étais tout d’abord destiné, j’aime ce qui est créatif ; la créativité peut aussi bien s’exprimer dans l’artisanat, avec ce que cela comporte de manuel, que dans l’art musical, scénique ou pictural…Mais avant d’être créatif il faut maîtriser les bases, la technique. Il y a un code d’honneur à assembler chaque pièce d’un édifice. Après avoir obtenu mon diplôme à Salzbourg, je suis entré en troupe, tout d’abord au Musiktheater im Revier à Gelsenkirchen, puis au National Theater de Mannheim et plus tard au Staatsoper de Nuremberg. Travailler au sein d’une troupe est une opportunité dans la carrière d’un chanteur, on a la possibilité d’interpréter différents rôles dans des musiques totalement différentes où l’on n’aurait aucune place en tant qu’interprète principal. C’est une grande ouverture sur toutes les formes de musique, l’on peut côtoyer de grands interprètes, les écouter, les voir évoluer au cours des répétitions… Lorsqu’on est jeune, c’est fantastique.
Votre premier grand rôle a été Alfredo – La Traviata – je crois.
Oui, c’était au Musiktheater im Revier à Gelsenkirchen en 1996 après avoir obtenu mon diplôme, et j’ai depuis très souvent chanté ce rôle de Washington à Valencia. C’est d’ailleurs à Valencia, au Palau de las Artes Reina Sofia que je l’ai interprété pour la dernière fois et de façon surréaliste (dit-il en souriant). J’y répétais la “Walkyrie” (Siegmund) sous la baguette de Zubin Mehta et l’on y donnait “La Traviata” avec Ivan Magri dans le rôle d’Alfredo. Le chanteur étant souffrant, l’on me demande si éventuellement je pourrais le remplacer. Finalement, il entre en scène et je vais dans la salle. Après le duo avec Giorgio Germont, ses douleurs aux cervicales ne s’estompant pas, Ivan Magri décide de ne plus chanter. Conciliabules, décisions, le public s’impatiente, c’est alors que l’on vient me chercher pour terminer l’ouvrage. Sans costume de scène, je ne serai que la voix alors que le chorégraphe David Krumm assurerait le rôle scéniquement. Tout cela sous la baguette de Zubin Metha qui était alors le directeur musical. Ce n’est certes pas la première fois que cela se produit dans le monde de l’opéra, mais il faut dire que le spectacle s’en trouve un peu perturbé avec un public un rien énervé par tous ces contretemps. Mais, vous savez, au théâtre tout peut arriver, (dit-il avec un large sourire).
Quelles-ont été vos premières émotions sur scène et pensiez-vous, à vos débuts, aller vers Richard Wagner ?
Ayant débuté sur scène au sein d’une troupe d’opéra, le stress est beaucoup moins lourd. L’on prend ses marques sur le plateau, et l’on prend aussi conscience du public. C’est très important. Dire que le stress disparaît complètement serait faux, mais il est tout de même moins signifiant que pour un jeune artiste qui n’aurait jamais chanté sur scène. Se produire dans la même salle avec les mêmes collègues donne une certaine assurance et une certaine aisance aussi. Ecouter de grands artistes, les voir évoluer, évidemment cela donne des idées mais l’on ne connaît pas encore l’évolution de sa propre voix ; alors bien sûr on a certains rêves, certaines envies, mais Richard Wagner, je n’y pensais pas particulièrement sauf que ma langue maternelle étant l’allemand, cela ouvrait quelques possibilités. Vous savez, la carrière d’un jeune chanteur n’est pas toujours programmée, surtout à ses débuts. Les circonstances, les propositions déterminent souvent nos choix. Il faut être très, très, vigilent, surtout au début ; ne pas se laisser tenter par tel rôle ou telle proposition. La voix est un instrument délicat et la jeunesse est impulsive. On réfléchit mieux avec la maturité.
Certaines personnes ont-elles été déterminantes pour votre carrière, une année peut-être aussi ?

Heureusement il y a des rencontres, des personnes qui vous marquent, vous font évoluer, ou qui vous aident et vous donnent une chance alors oui, on peut les considérer comme déterminantes. Jean-Pierre Brossmann, immense directeur de théâtre par exemple qui, après m’avoir écouté à Lyon dans “Doktor Faust” de Busoni m’a proposé de chanter Siegfried dans “Le Crépuscule des dieux” de Richard Wagner au Théâtre du Châtelet à Paris sous la baguette de Christoph Eschenbach. Ce chef d’orchestre a aussi beaucoup marqué ma carrière, c’est un chef solide, qui rassure et avec qui j’ai eu la chance de chanter plusieurs fois notamment dans la 9ème symphonie de Beethoven, la 8ème symphonie de Gustav Mahler ainsi que “Le Chant de la terre”. Mon professeur bien sûr. 2013 peut être considérée comme une année déterminante car elle m’a ouvert des portes nouvelles. Ainsi j’avais signé un contrat pour chanter Parsifal au Festival de Pâques de Salzbourg avec Simon Rattle à la baguette et le Berlin Philharmonic Orchestra. Ces derniers ayant annulé leur venue Chistian Thielemann a été engagé avec la Staatskapelle de Dresde et avec sa propre distribution. Je me suis donc trouvé libre pour chanter Florestan dans Fidelio à Lyon ainsi que Don José dans la Carmen du Met le 9 février 2013. New-York n’était pas prévu dans mon agenda mais dans ce métier plein de surprises, quelquefois très bonnes, il faut être souple et se sentir toujours prêt.
Vous avez dit avoir remis en question votre technique, votre voix a-t-elle évolué ?
La voix d’un chanteur évolue très souvent, ne serait-ce qu’avec l’âge, la maturité. Dans mon cas plus encore. Au début de mes études j’étais considéré comme baryton, aussi ai-je débuté dans ce registre. Mais, je me sentais ténor. Je suis quelqu’un qui cherche, qui va au bout des choses, aussi ai-je longtemps travaillé seul, sans professeur. Sans doute n’est-ce pas le chemin le plus facile mais je ne trouvais pas la bonne personne et il faut une grande confiance en la personne à qui vous confiez votre voix. J’ai tout d’abord travaillé avec Boris Bakow, une belle voix de basse, puis j’ai chanté avec Deborah Polaski, une grande soprano américaine qui interprétait Brünnhilde, et depuis quatre ans je suis ses enseignements. Il ne faut pas se tromper. Mais madame Polaski qui avait été en scène avec moi a su avec une grande intelligence reconnaître les points qui me gênaient, les corriger, mais surtout savoir vers quoi je ne devais jamais aller. Pouvoir compter sur les conseils d’une personne honnête et compétente vous donne une grande force, vous permet d’évoluer, d’aller plus loin tout en connaissant ses limites. Ma femme, Isabelle Cals, m’écoute aussi avec beaucoup d’attention. Chanteuse, avec une belle voix de soprano, elle suit comme moi les enseignements de madame Polaski ; j’ai une entière confiance en son jugement d’autant plus qu’il nous arrive de nous produire ensemble.
Quelle est la part de la technique dans l’expression ? Est-elle importante dans les changements de répertoires, classiques ou plus modernes ?
La technique est la chose fondamentale. Il ne faut pas en rester prisonnier mais elle doit être solide et juste. Ce sont les fondements sur lesquels vous construisez votre chant. La technique donne la liberté à la voix qui est un véhicule de transmission pour l’expression. Comment donner la liberté à un phrasé, une ligne de chant, comment poser ses notes, ses attaques si vous n’êtes pas sûr de votre technique ? Mais, lorsque l’on interprète, l’on ne doit plus y penser, la musicalité prend le relais, avec les sentiments et l’expressivité, c’est tout un dosage ; la technique permet aussi de passer d’un répertoire à un autre sans trop de problèmes. La voix évolue et l’on doit s’adapter à ces changements. Il serait contreproductif de rester crisper sur ce que l’on faisait ou que l’on ne peut plus faire. La voix doit avoir de la souplesse et le caractère d’un chanteur aussi (dit-il avec humour). Vous savez, si la technique du chant n’a que peu évolué, il n’en reste pas moins que les modes changent et qu’en musique comme ailleurs, les choses évoluent aussi. Si vous prenez la voix de ténor par exemple, les tessitures hautes, les contre-ut se chantaient en voix de falsetto, maintenant c’est tout à fait démodé et, en principe, les aigus se chantent en voix de poitrine. Le disque aussi a changé la façon de chanter, les voix se sont allégées pour faciliter la prise de son. Les styles des compositeurs garderont leur style, du moins je l’espère, il serait dommage de chanter tout de la même façon. Cela arrive malheureusement de temps à autres. Une mondialisation du chant ?
Le caractère du personnage interprété a-t-il une influence sur votre interprétation vocale justement et comment qualifiriez-vous votre voix, heldentenor ?
Oui, beaucoup, pas simplement sur l’interprétation mais aussi sur la voix. Le rôle d’un méchant demande une couleur plus sombre, l’écriture aussi est différente ; l’on ne chante pas Otello de la même façon que l’on aborde Alfredo. Et tout au long de l’opéra même, les sentiments changent et la couleur de la voix évolue avec les sentiments. C’est en cela qu’il est nécessaire d’avoir une technique solide sur laquelle on peut s’appuyer. Il faut entrer dans le personnage mais faire attention à garder le contrôle. Le contrôle de sa voix mais aussi le contrôle scénique. Il faut garder une certaine distance et ne pas se laisser déborder par les sentiments éprouvés par le personnage. Je suis quelqu’un d’assez impulsif et je dois veiller à tout cela. Ceci dit la voix demande un temps de repos avant d’interpréter un rôle tout à fait différent vocalement, après un Wagner par exemple, j’aime bien, si j’en ai la possibilité, rester une semaine sans chanter. Heldentenor ? Je me sens plutôt comme un ténor dramatique avec des aigus et des graves aussi.
La voix de ténor, contrairement à celle de baryton, propose un grand panel de caractères différents, de l’amoureux au Héros ou ainti-héros même, avez-vous une préférence ?
J’aime créer les personnages complexes. Otello par exemple demande de nombreux changements. C’est très intéressant à étudier, à chanter. Chez Richard Wagner c’est tout à fait différent. Certains rôles demandent une grande bravoure ou une grande fraîcheur comme Lohengrin, que j’ai interprété à St Etienne avec un grand plaisir, ou une grande endurance et une belle forme physique comme pour le rôle de Tristan, mais j’ai une grande tendresse pour le rôle de Siegmund que j’interprète en ce moment. C’est à la fois un héros et un grand amoureux romantique emporté par sa passion mais qui a gardé une certaine fraîcheur. Les voix de ténors peuvent vous emmener vers des personnages très divers et ce côté est vraiment passionnant.
Y-a-t-il une musique que vous préférez chanter ?
Je ne me suis pas fixé dans un style de musique. Evidemment j’aime Richard Wagner et Richard Strauss, mais j’aime aussi la musique française et j’ai beaucoup aimé chanter Eleazar dans La Juive d’Halévy à Lyon sous la baguette de Dianele Rustioni, un très grand chef ! Interpréter des lieder, Mahler, les Gurrelieder de Schönberg est un immense plaisir, cela demande une grande sensibilité dans la voix et une grande expressivité aussi.
Quels sont vos rapports avec les chefs d’orchestre, les metteurs en scène, le choix des partenaires est-il important ?
Je n’ai jamais eu de réels problèmes avec les chefs d’orchestre tout d’abord parce que j’arrive toujours bien préparé, mais parce que j’arrive à faire abstraction à certaines marques de caractères. Mais je dois reconnaître que chanter avec un chef solide, qui vous met à l’aise et sur qui vous pouvez vous appuyer est d’un grand confort. Bien sûr ce n’est pas toujours le cas et c’est là qu’il faut faire preuve de souplesse pour arriver à contourner ces désagréments. D’autant plus qu’un chanteur est tributaire de certains tempi. Un chef qui respecte les chanteurs et comprend les difficultés du chant, voilà le rêve et c’est souvent le cas heureusement. Je dirai la même chose pour les metteurs en scène. Il arrive de plus en plus souvent de rencontrer des mises en scènes qui risquent même de vous mettre en danger. Si le propos du metteur en scène ne dénature pas le sens du livret, de l’opéra… Je ne dirais pas que tout va toujours bien, mais l’on peut s’adapter, quelques fois c’est vraiment difficile. Le metteur en scène doit avoir le respect des chanteurs. Ce n’est pas toujours le cas. J’ai quelques idées au sujet de la mise en scène pour les opéras dans lesquels je chante, mais je suis ouvert à celles des autres. Pour le choix des partenaires c’est encore plus délicat. Vous imaginez-vous dire “je t’aime” à quelqu’un qui vous irrite au plus haut point (dit-il en riant) ? Mais en dehors de ce désagrément, avoir une partenaire qui a la même approche de l’ouvrage, de la musique et du phrasé est si porteur que vous pouvez chanter sans penser à autre chose qu’à l’interprétation. Pour en revenir à La Walkyrie que je chante actuellement à Marseille, il y a entre la Sieglinde de Sophie Koch et le Siegmund que j’interprète une telle communion que cela se ressent jusque dans la salle. C’est un plaisir immense.
Quels sont les rôles improbables que vous aimeriez interpréter ?
Bien sûr en tant que chanteur on a toujours quelques envies Pélleas, Tristan, pour l’impact dramatique, mais peut-être pas si improbable que cela… En pensant à ma carrière, ce à quoi je tends, c’est chanter le plus longtemps possible, en excellente forme bien sûr. Il faut pour cela garder la fraîcheur de la voix, la richesse du timbre et une grande flexibilité.
Quelques mots sur cette Walkyrie que vous interprétez en ce moment à Marseille ?
Tout le monde tenait à cette représentation, les artistes, le public et le directeur de l’Opéra de Marseille. Mais, à cause des dispositions sanitaires cela a été très compliqué. L’orchestre a été installé en fond de scène derrière un voilage et, pour garder une semi mise en scène les chanteurs tourneraient le dos à l’orchestre et au chef. Une première dans le genre ! Pouvez-vous imaginer la scène ? Le chef dirige l’orchestre sans jamais voir les chanteurs, les chanteurs chantent sans voir le chef. C’est assez surréaliste non ? La magie du théâtre a fait que cela a fonctionné ; nouvelle orchestration pour un orchestre réduit et annulation du chef au milieu des répétitions. Au final, immense succès pour les chanteurs, l’orchestre et son chef et la semi mise en scène de toute beauté d’ailleurs. Le théâtre vivant quelle belle chose, mais quel stress aussi !
Comment avez-vous vécu cette horrible période de pandémie ?
Cela a été une période très difficile et dramatique pour les artistes. Il y a eu tellement d’annulations que l’on peut facilement comprendre le stress et les doutes des jeunes chanteurs. Certains théâtres ont mis en place des steaming est ce fut une excellente chose. L’état sanitaire semble s’améliorer, mais ce qui fait le plus plaisir c’est de constater que le public revient, il faut le reconquérir, le fidéliser. L’immense succès de cette Walkyrie démontre combien le public est friand des représentations dans les salles et les bravi confirment l’amour du public pour les artistes. Il faut être positif et laisser le négatif sans plus y penser.
Merci monsieur Schukoff pour ce moment passé en notre compagnie.

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