Festival d’Aix-en-Provence 2022: “Salome”

Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence, saison 2022
“SALOME”
Drame en un acte, livret de Richard Strauss d’après Salomé d’Oscar Wilde
Musique de Richard Strauss
Salomé ELSA DREISIG
Jochanaan GABOR BRETZ
Herodes JOHN DASZAK
Herodias ANGELA DENOKE
Narraboth JOEL PRIETO
Ein Page der Herodias CAROLYN SPROULE
Ester Jude LEO VERMOT-DESROCHES
Zweiter Jude KRISTOFER LUNDIN
Dritter Jude RODOLPHE BRIAND
Vierter Jude GREGOIRE MOUR
Fünfter Jude / Zweiter Soldat SULKHAN JAIANI
Ester Nazarener / Ein Kappadozier KRISTJAN JOHANNESSON
Zweiter Nazarener PHILIPPE-NICOLAS MARTIN
Ester Soldat ALLEN BOXER
Ein Skalvin KATHARINA BEIRWEILER
Danseuses et danseurs
MARTINA CONSOLI, BEATRIZ DE OLIVEIRA, SCABORA, JACQUELINE LOPEZ, ALESSIA RIZZI
Orchestre de Paris
Direction musicale Ingo Metzmacher
Mise en scène Andrea Breth
Décors Raimund Orfeo Voigt
Costumes Alexandra Charles
Lumière Alexander Koppelmann
Dramaturgie Klaus Bertisch
Chorégraphie Beate Vollack
Aix-en-Provence, le 5 juillet 2022
Après l’horrible et perturbante scénographie qui nous avait été imposée pour la Symphonie “Résurrection” de Gustav Mahler, nous nous demandions à quelle sauce la “Salome” que nous allions voir au GTP d’Aix-en-Provence serait mitonnée. Une guerre en Palestine peut-être ? Mais non, la mise en scène imaginée par Andrea Breth reste au plus près du texte qu’Oscar Wilde avait écrit en français. Nous sommes loin des costumes orientalisants que pourrait porter le Tétrarque Hérode Antipas car, sans être véritablement transposée, la pièce garde un côté sobre, intemporel et minimaliste. Une scène sombre avec un sol bosselé où l’on aperçoit une ouverture qui plonge dans le fond de la citerne où est emprisonné Jochanaan. Un joli effet nous est proposé par un autre plateau surélevé, sorte de fenêtre ouverte qui se déplace de jardin à cour éclairée par la lune, où se tiennent Hérode et Hérodias. Le deuxième tableau est une salle tout en longueur meublée d’une simple table et de quelques chaises, évocation de la Cène de Léonard de Vinci, les apôtres étant ici remplacés par les juifs. Après la danse des sept voiles, qui ne sera pas représentée, la pièce où se tenait sans doute le banquet revient, mais saccagée, tables et chaises sont renversées. La dernière image est une petite salle carrelée de blanc avec un lavabo, une salle de bain paraît-il, où Salomé, seule avec la tête de Jochanaan peut enfin se repaître de cette proximité. Seule bizarrerie dans cette mise en scène à peu près cohérente, un Jochanaan sans doute caché sous la table d’où sort sa tête, comme déjà décapité, continuant à chanter ses invectives contre Hérodias pendant la scène du banquet. Andrea Breth a sans doute voulu innover tout en respectant le schéma traditionnel. Elle nous dit, dans le programme de salle, qu’elle recherchait une Salomé très jeune correspondant aux seize ans indiqués par Oscar Wilde et Richard Strauss. Une Salomé qui se cherche, surprise par ses premiers émois amoureux et ne sachant comment les contrôler. La lune est ici omniprésente, personnage à part entière, une pleine lune qui participe au dérèglement de cette nuit particulière. Les décors de Raimund Orfeo Voigt proposés pour étoffer le discours de la metteur en scène sont sobres et minimalistes. Sobriété pour les mouvements, sobriété pour les costumes imaginés par Alexandra Charles dans une sorte de noir et blanc, le blanc étant réservé à la combinaison courte, unique costume porté par Salomé. La longue robe d’Hérodias est noire ; dentelle noire pour un peu plus de féminité. Les hommes sont en noir aussi, costumes militaires ou chapeaux traditionnels qui coiffent les juifs. Cet effet de noir et blanc, presque onirique, est produit par les lumières d’Alexander Koppelmann. Atténuées, diffuses, une pénombre lunaire qui sera remplacée par le blanc cru des néons qui éclairent la pièce où Salomé embrasse la tête de Jochanaan placée dans une bassine. Ce discours visuel minimaliste est appuyé par la prestation d’Elsa Dreisig, une superbe Salomé qui entre tout à fait en résonance avec la vision de l’œuvre d’Andrea Breth. Sans geste inutile, sans éclat vocal intempestif, la soprano franco-danoise coche toutes les cases. Si elle n’a plus seize ans, elle en a gardé la grâce juvénile et le timbre cristallin de sa voix vient renforcer cet effet. Ses beaux aigus puissants sont projetés dans une bonne diction et la progression de sa voix est contrôlée avec beaucoup d’intelligence. Dans un rôle qui demande une assez longue tessiture, Elsa Dreisig sait faire résonner les graves après avoir lancé des aigus éclatants. Superbe façon de demander la tête de Jochanaan, sans vibrer, avec obstination et mesure, à la façon d’un enfant qui réclame un jouet. Une interprétation superbe, une des meilleures que nous ayons entendues. Après avoir longtemps chanté avec succès le rôle de SaloméAngela Denoke est ici Hérodias. La voix a gardé son timbre chaleureux, profond et coloré; les attaques sont précises sans dureté avec des aigus puissants dans une belle rondeur de son. Une Hérodias de classe dont le jeu évocateur garde une certaine dignité. Dans le rôle du Page d’Hérodias, on apprécie la voix percutante de Carolyn Sproule. Face à Salomé, le Jochanaan de Gabor Bretz. Physique et voix du rôle, bien que cette mise en scène ne nous laisse voir que la moitié supérieure de son corps…et la tête. Voix forte, sombre, puissante, qui passe sans forcer. Puissance aussi dans les gestes qui repoussent Salomé ou la façon de projeter sa voix pour ses échanges avec Hérodias. Une voix grave qui peut se faire terrifiante. Mais cette mise en scène qui laisse la plupart du temps Jochanaan à moitié sorti du fond de sa citerne enlève beaucoup de relief au personnage. Gabor Bretz arrive à marquer ce rôle par la seule puissance de sa voix aux aigus solides et une présence affirmée. John Daszak est un Hérode puissant, ambivalent, faible avec Salomé, dur avec Hérodias et d’une grande présence scénique et vocale. Une voix de ténor claire et projetée qu’il module et assombrit avec intelligence, faisant ressortir ses sentiments contrastés ; stupeur, colère, renoncement. Un personnage marquant superbement interprété. Belle prestation aussi pour le Naraboth de Joel Prieto ; jeu sobre et concis à la voix de ténor percutante et qui réussit à s’imposer dans ce rôle assez court. Leo Vermot-Desroches, Kristofer Lundin, Rodolphe Briand, Grégoire Mour et Sulkan Jaiani, les 5 Juifs animent ce banquet où dominent le gris et le noir. Voix projetées dans des registres différents, très en place rythmiquement, un quintette bien réglé aux voix homogènes. Bien dans leurs rôles aussi les Nazaréens et Soldats Kristjan Johannesson, Philippe-Nicolas Martin, Allen Boxer, ainsi qu’Une Esclave Katharina Bierweiler. Mais le succès de Salome ne pourrait pas se faire sans un orchestre à la hauteur de cette partition écrite comme un poème symphonique. Les atmosphères, les images, l’histoire même sont rendues par la musique et le chef d’orchestre. Superbes ici ! Ingo Metzmacher a tout à fait compris le propos de la metteur en scène, puissance sans écraser, fluidité des phrases musicales, contrastes des nuances sans véritable dureté. Sans ouverture, la musique nous fait entrer directement dans le vif du sujet. Un orchestre qui, passant du cri déchirant à l’unité sonore des cors sur un quatuor mélodieux fait preuve d’une grande souplesse. Pas de danse des sept voiles mais la musique reste ; obsédante, sensuelle, plus suggestive que quelques pas de danse. Un immense bravo pour l’orchestre, le chef et les chanteurs qui ont su donner vie à cette composition géniale. Une production intelligente sans être très marquante. Photo© Bernd Uhlig

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