Chorégies d’Orange 2025: “Il Trovatore”

Orange, Théâtre Antique, saison 2025
“IL TROVATORE”
Opéra en 4 actes, livret de Salvatore Cammarano
Musique de Giuseppe Verdi
Le Comte de Luna  ALEKSEI ISAEV
Leonora  ANNA NETREBKO
Azucena  MARIE-NICOLE LEMIEUX
Manrico  YUSIF EYVAZOV
Ferrando  GRIGORY SHKAPURA
Ines  CLAIRE DE MONTEIL
Ruiz / un messager  VINCENZO DI NOCERA
Un vieux gitan  STEFANO ARNAUDO
Orchestre Philharmonique de Marseille
Choeur des Chorégies d’Orange et de l’Opéra Grand Avignon
Direction musicale Jader Bignamini
Chef de chant Kira Parfeevets
Lumières Vincent Cussey
Orange, le 6 juillet 2025
Encore une superbe soirée sous les étoiles du Théâtre antique d’Orange. Pourtant, les ondées de la journée pouvaient faire craindre le pire. Mais le ciel aurait-il pu priver les milliers de spectateurs rassemblés ce soir de la sublime voix d’Anna Netrabko ? Le ciel, pas plus que l’empereur Auguste qui veille du haut du mur ne l’ont voulu. Comme pour Tosca l’été dernier, pas de mise en scène mais une mise en espace. Qui s’en plaindrait ? Malgré la mise en scène originale et respectueuse de Louis Désiré qui présentait cet ouvrage en juin dernier à l’Opéra de Marseille nous ne sommes malheureusement pas à l’abri des fantasmes de certains metteurs en scène qui gâchent le spectacle. Aussi avons-nous apprécié ces déplacements bien imaginés qui ne nuisent en rien à la compréhension de l’ouvrage. Les lumières de Vincent Cussey ainsi que quelques vidéos, une forteresse, un cloître, une rosace en vitrail toute religieuse ou une cellule où Azucena est incarcérée animent avec sobriété les scènes et il est amusant de penser aux problèmes que rencontrent les éventuels metteurs en scène pour meubler cet immense plateau, alors qu’il suffit à Anna Netrebko de se présenter pour que cette scène semble tout entière investie. Evidemment nous l’attendions et nous ne serons pas déçus. Les traditions et les superstitions se perdent. Qui aurait osé porter sur scène une robe verte il y a quelques années ? La soprano russe l’ose ! Robe somptueuse d’un vert éclatant, pour conjurer le sort ? Elle en portera une autre, très somptueuse aussi, d’un bleu profond après l’entracte. Si à son entrée la voix semble un peu chercher ses marques, ce n’est que passager, la richesse du timbre, la profondeur de la voix aux accents suaves s’élancent avec élégance jusqu’au plus haut des gradins avec de superbes aigus. Sa musicalité souvent dramatique s’entend dans chacun de ses airs ou duos avec des prises de notes délicates pour un “Di tale amor…” léger. Les inflexions changent naturellement, suppliantes devant  le Comte, mais plus fortes défendant son amour ou plus tendre encore avec Manrico. La qualité de sa voix et sa technique sans faille lui permettent toutes les nuances, des pianissimi éthérés et tenus aux intentions plus dramatiques avec la même aisance, avec la même luminosité dans des phrasés intenses au vibrato harmonieux. “D’amor sull’ali rosee” est un moment suspendu de douleur et de musicalité d’où ne sont pas absents de subtils portamenti. Sa puissance dramatique est un modèle du genre malgré des moments de légèreté. Une ovation très méritée ! Le Conte di Luna d’Aleksei Isaev est d’une grande force et d’une grande rigueur. Sa voix parfois un peu voilée livre un “Tace la notte” puissant et sonore dont les sentiments contrastés s’expriment naturellement. Homme un peu rude à la voix solide qui respecte les accents contenus dans la musique. On regrette parfois la force qu’utilise Yusif Eyvasov dans sa façon de chanter Manrico qui ne descend pas au-dessous du mezzo-forte bien que respectant les nuances. Voix vaillante et généreuse, s’il en est, dont le timbre mériterait de s’adoucir. Ses aigus puissants et tenus passent sans aucun problème mais l’on attendrait un peu plus de tendresse dans son jeu et sa voix surtout dans les duos avec Eleonora. L’appel aux armes héroïque de son “Di quella pira” avec ses aigus puissants et tenus soulève l’enthousiasme du public. Longueur et soutien du souffle font un peu oublier le manque de rondeur du timbre. Il sera lui aussi très applaudi. Comme en 2015 en ces murs, Marie-Nicole Lemieux est Azucena. Grâce à une plus grande maîtrise de la voix ses graves sont moins appuyés, moins poitrinés et le legato devient ainsi plus musical, plus élégant. Bien que privée de mise en scène, la contralto canadienne s’investit pleinement dans ce rôle avec des aigus pleins et sonores. Ses “Mi vendica ! “ résonnent avec force et le “Stride la vampa” attendu prend une certaine l’ampleur. Ainsi dans le dernier échange avec Manrico où peur et idée de vengeance se côtoient dans un timbre cuivré. Très appréciée, la basse russe Grigory Shkapura nous livre un Fernando très chantant aux beaux graves projetés dans un timbre rond et homogène. Sa présence et l’élégance de sa ligne de chant n’enlèvent pas la vigueur dans son récit “Abbieta zingara fosca vegliarda !” . Une prestation très applaudie ainsi que l’Ines de Claire de Monteil dont le soprano affirmé s’accorde avec le dramatique d’Eleonora. On a aussi apprécié les voix de Vincenzo Di Nocera (Ruiz) et de Stefano Arnaudo (Le vieux gitan). Les déplacements du Chœur mettent en valeur leurs voix homogènes et leur précision. Acteurs incontournables, les voix solides des hommes ne font pas oublier les voix féminines du Miserere. On a reproché les tempi lents du maestro Jader Bignamini, la rumeur venue des coulisses nous apprend qu’ils ont été imposés par les solistes. Nous avons beaucoup aimé l’élégance, la précision et la vigueur de sa direction laissant sonner l’orchestre et ses solistes sans jamais couvrir les voix, tout en restant à leur écoute. Il sera très applaudi ainsi que l’orchestrte qui a fait montre de beaucoup de souplesse et de musicalité dans des sonorités profondes ou plus incisives. Un triomphe! Photo Gromelle