Pour les fêtes de fin d’année 2025, l’Opéra de Marseille avait programmé “Le Barbier de Séville” dans une production amusante et colorée. Eléonore Pancrazi est Rosina et c’est avec beaucoup de gentillesse qu’elle répond à quelques questions pour les lecteurs de GBopera.
Si le public marseillais vous connaît (l’on se souvient des Huguenots de Meyerbeer en 2023 où vous interprétiez le rôle d’Urbain), il connaît moins votre parcours. Voulez-vous nous en parler ?
Je suis née à Ajaccio mais j’ai vécu à Corte et je me dis en y repensant, que quelquefois la vie fait bien les choses. Vivre dans une île, loin des grandes sphères musicales et chanter maintenant de grands rôles sur de grandes scènes lyriques… Est-ce être née sous une bonne étoile ? Avec aussi une grande détermination. Mes parents étaient fans d’Art Lyrique, cela suffit-il… Et pourquoi pas ? Pour moi l’éveil musical s’est fait avec l’étude du piano, du violon, de la batterie aussi. Voilà de bonnes bases musicales mais je me sentais portée vers le chant, la voix, l’expression scénique sans en être vraiment consciente. En toutes choses il y a un déclencheur. Ce fut pour moi ” La Périchole”. Ecouter des disques, voir des vidéos c’est bien, mais lorsqu’à 10 ans je peux assister à la représentation de “La Périchole” sur la scène du Théâtre de Bastia et dans la mise en scène de Jérôme Savary, c’est pour moi un choc. Voilà, c’est cela que je veux faire : je chanterai ! Rien n’est moins évident lorsque l’on vit en Corse. Mes parents avaient créé un festival Les Nuits d’été de Corte, je pouvais côtoyer des chanteurs, chanter un peu avec eux ; de grands moments pour moi. Ma rencontre avec la mezzo-soprano Véronique Giacomoni a été déterminante aussi, elle enseignait à Ajaccio et ses conseils sont toujours présents. Les choses sont allées assez vite, Mireille Larroche professeur d’art lyrique à l’Ecole Normale de Musique de Paris, membre de l’Opéra Studio de l’Opéra de Lyon, Susan McCulloch à Londres, des rencontres, certes, mais des concours aussi puis le titre de Révélation classique de l’Adami en 2018 et celui de Révélation Artiste Lyrique aux Victoires de la Musique classique en 2019 qui m’ont donné l’opportunité de chanter, de me faire connaître. La période du covid est venue hélas stopper certains projets, un engagement dans une troupe en Autriche, par exemple. Une période stressante dont on ne voyait pas très bien la fin. Mais tout est rentré dans l’ordre, les salles de spectacles ont pu réouvrir et le public a repris ses habitudes avec un immense soulagement.
Vous avez un large répertoire qui va du baroque au contemporain, est-ce une choix ?
Je suis d’un naturel curieux et la musique m’intéresse sous toutes ses formes. Un seul impératif : le plaisir de chanter. L’on peut toujours aller plus loin dans l’exploration d’une œuvre, d’un style mais la première des choses est une technique solide ; elle vous permet de passer au-dessus des difficultés et vous procure une grande liberté d’interprétation. Si l’on privilégie la phrase musicale chez certains compositeurs, avec Maurice Ravel, par exemple, il faut rester dans le texte, la prononciation. Tout cela demande un travail approfondi et c’est passionnant. Il y a un répertoire infini même pour une voix de mezzo-soprano.
Justement, la tessiture de votre voix se prête aux rôles travestis, qu’en pensez-vous ?
Oh, mais beaucoup de bien (sourire). Lorsque l’on débute, l’on est souvent programmée dans ces rôles qui sont peut-être plus courts mais que l’on remarque toujours. Nombre de grandes mezzos ont interprété Cherubino des Noces de Figaro, l’on se souvient de Teresa Berganza par exemple. Ce sont des rôles porteurs que l’on interprète toujours avec un grand plaisir. Mais il y a des rôles majeurs aussi, prenez Orphée d’Orphée et Eurydice de Gluck ou le rôle de Sesto dans La Clémence de Titus de Mozart. Le répertoire est très varié pour une mezzo-soprano, il est d’une grande richesse.
Est-ce compliqué de changer de style rapidement ?
Il est vrai que passer des vocalises rossiniennes à “l’Heure espagnole” de Maurice Ravel n’est pas des plus confortable, mais cela n’arrive pas très souvent non ? La technique prend alors le relais et avec un travail mental la voix se met en place. Le processus qui arrange cela est le plaisir de chanter car ce plaisir est vital, il se retrouve dans chaque style. La voix est un instrument fragile c’est vrai, il faut être vigilent est rester dans sa voix ; l’on peut s’éloigner de sa zone de confort mais jamais trop longtemps. Durer dans le chant demande de l’exigence mais c’est peut-être plus aisé pour une voix de mezzo-soprano.
y a-t-il des salles, des publics où l’on se sent plus à l’aise ?
Certes, chaque salle a son acoustique, mais pas seulement. C’est une question d’atmosphère, de configuration et d’ondes certainement. Le public est vivant aussi et peut vous apporter beaucoup. Un public chaleureux vous porte immédiatement, c’est très réconfortant. Le public marseillais est de ceux-là.
Parlez-nous de vos expériences avec les créations contemporaines.
Les créations contemporaines permettent des explorations vers des idées différentes et il est toujours intéressant d’aller un peu plus loin. La musique atonale de Bruno Gillet dans Cent miniatures est une œuvre plus théâtrale que lyrique. Ces petites incursions dans des mondes différents, ainsi en est-il de Manga-Café de Pascal Zavaro, nous sortent un peu du confort habituel mais ce ne sont que des incursions. Revenir au baroque est comme un retour aux sources d’une musique qui évolue mais qui reste dans les lignes musicales.
Pensez-vous que l’évolution de l’Art Lyrique doive passer par les idées plus ou moins étranges des metteurs en scène ?
Je pense que l’intérêt primordial dans l’opéra doit rester la musique et les voix. Les metteurs en scène peuvent interpréter les ouvrages selon leur propre ressenti mais ils doivent, à mon sens, respecter l’oeuvre, l’idée première du compositeur et les chanteurs.
Vous avez récemment sorti un disque où Maurice Ravel met à l’honneur des chants traditionnels corses. Un autre retour aux sources ?
Les miennes certainement (sourire). L’on n’associe pas de prime abord Maurice Ravel aux chants corse, et pourtant le raffinement du compositeur se marie très bien à la profondeur de ces chants qui sont le reflet de l’âme corse.
Des rêves ?
Mes rêves ont pris forme à Corte, j’avais 10 ans, et ils continuent à me porter de plaisir en plaisir…
Merci Eléonore pour ce moment de partage. Nous vous souhaitons le meilleur pour cette année à venir. Succès…et plaisirs.