Marseille, Opéra Municipal: “I Masnadieri”

Marseille, Opéra municipal, saison 2025/2026
“I MASNADIERI”
Opéra en 4 actes, livret de Andrea Maffei, tiré du drame de Friedrich von Schiller
Musique de Giuseppe Verdi
Amalia  NINO MACHAIDZE
Carlo  ANTONIO POLI
Francesco  NICOLA ALAIMO
Massimiliano  GIORGI MANOSHVILI
Arminio  CARLO GHAZAROSSIAN
Moser  THOMAS DEAR
Rolla  RAPHAËL BREMARD
Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale  Paolo Arrivabeni
Chef de Chœur Florent Mayet
Version concertante
Marseille, le 8 février 2026
La représentation d’I Masnadieri, donnée à l’Opéra de Marseille en cet après-midi du 8 février, a été vécue comme un événement. En effet Maurice Xiberras, le directeur général, sortait de l’oubli cet opéra de Giuseppe Verdi injustement négligé et jamais présenté sur cette scène pourtant réputée pour être le temple de l’art lyrique. Faisant partie, selon les dires du compositeur, de ses années de galère, cet opéra sera créé devant Sa Majesté la reine Victoria le 22 juillet 1847 à Londres, au Covent Garden, pour quelques représentations seulement. Ce que l’on reproche à cet opéra ? Son livret, avec ses incohérences et invraisemblances, pourtant tiré du drame de Schiller. Le public d’opéras est pourtant habitué à ces trames dramatiques souvent étranges mais prétexte à des envolées lyriques hautement appréciées. Ressortir I Masnadieri c’est revenir au chant, à ces Airs applaudis et très souvent bissés par les amateurs de voix lyriques ; les Airs s’enchaînent et mettent en exergue les différentes voix avec ici un plateau d’excellence. Nous sommes dans un drame absolu où jalousies, trahisons et passions iront jusqu’au meurtre, mais conduiront peut-être à une sorte de rédemption. Cette représentation sans mise en scène permet de se consacrer à l’écoute des voix et de la musique. Si les Airs sont nombreux, l’orchestration fournie tient aussi en haleine sans un moment d’ennui et les applaudissements d’un public enthousiaste qui ovationne chanteurs, orchestre et chef démontrent assez qu’il s’est passé sans regret de mise en scène (souvent déplorable il est vrai). Giuseppe Verdi aime le violoncelle, dont les sonorités sont proches des voix, il le met ici à l’honneur dès le Prélude dans un immense solo mi-air, mi-concerto qui, sous l’archet de Xavier Chatillon et dans un vibrato intense et chaleureux nous plonge dans une mélancolie langoureuse. Superbe interprétation. Paolo Arrivabeni qui connaît bien l’orchestre est à la baguette. Il aime Verdi, les voix et a su, dès les premiers accords faire ressortir les sonorités, les couleurs et les rythmes avec puissance et éclats de cuivres vainqueurs, ou plus de délicatesse avec une petite harmonie présente, flûte et clarinette en duo, ou encore un quatuor précis et sonore. Soutenant les chanteurs et le chœur, le maestro, soucieux des contrastes dynamiques, trame le tissu orchestral et participe de ce succès musical. Dans cet ouvrage ou le chant est à l’honneur chaque voix est à sa place avec les qualités requises ; le choix des artistes est primordial et là encore c’est une réussite. Le rôle de Carlo demande une voix puissante aux aigus projetés. Antonio Poli, le ténor italien au timbre acéré, prend le rôle à bras le corps dès l’entrée et c’est avec sûreté qu’il déploie toutes les facettes d’un ténor verdien, puissance et phrasé, dans une voix pleine et posée. Une voix colorée aux vibrations harmonieuses qui séduit par son homogénéité dans son Air “O mio castel paterno” ou encore “Come e grande il sol tramonta” dont le solide médium laisse éclater des aigus généreux. S’il déborde d’énergie dans ses échanges vigoureux avec Francesco, ses duos avec Amalia ou Massimiliano séduisent par sa sensibilité et la conduite de son chant. La soprano géorgienne Nino Machaidze est une Amalia au fort tempérament et à la voix claire et puissante. Son vibrato élégant et mesuré laisse ressortir avec aisance trilles et notes piquées projetées avec aisance. Son timbre lumineux apporte une peu de douceur dans ce drame ainsi sa cabaletta accompagnée par la harpe, “Tu del mio Carlo…”, chantée dans un phrasé qui étire ou suspend le temps. Si sa technique parfaite lui permet des expressions dramatiques ou des sauts d’intervalles réalisés avec souplesse, son affrontement vocal avec Francesco laisse éclater toute la puissance de sa voix jusque dans des aigus ronds et projetés. Avec la noblesse de la ligne musicale et la conduite de son chant Nino Machaidze nous propose une Amalia que l’on n’oubliera pas. Dans ce cast éblouissant le Francesco de Nicola Alaimo soulève aussi l’enthousiasme. Avec des moyens vocaux remarquables et dans un investissement total, le baryton italien domine de sa puissance ; ampleur de voix sans forcer, technique sans faille, qualité du timbre et du phrasé, c’est aussi en acteur qu’il devient effrayant, dans le récit de son cauchemar hallucinatoire qui déforme les traits de son visage. Une interprétation impressionnante. L’on applaudit aussi la basse géorgienne Giorgi ManoshviliMassimiliano, ce père malheureux et malmené dont la voix de basse profonde séduit par son phrasé, la conduite de la ligne de chant aussi bien dans le dramatique que dans le legato sensible qui laisse ressortir la richesse d’un timbre soutenu dans chaque registre par la longueur du souffle. Dans ce plateau homogène les rôles plus courts sont aussi remarqués. Carl Ghazarossian est un Arminio de qualité dans une voix de ténor projetée que l’on écoute avec plaisir dans chaque intervention ainsi que Raphaël Brémard, Rolla, précis et puissant au timbre de ténor incisif. Il faut noter aussi le Moser de Thomas Dear dont le timbre de basse profonde dans chaque tessiture laisse résonner des graves abyssaux. Le Chœur, toujours bien préparé par Florent Mayet tient aussi une place prépondérante avec des attaques précises d’une grande justesse jusque dans les parties a cappella. Les voix sensibles des femmes dans une belle homogénéité laissent la parole aux voix d’hommes, plus sollicitées, pour des interventions solides et sonores. Une seule représentation mais ovationnée pendant de longues minutes pour un Verdi que l’on souhaiterait écouter encore. Un plateau superbe dirigé avec maestria ! Peut-on imaginer mieux ? Photo Christian Dresse