Marseille, Palais du Pharo: Le “Quatuor Agate” en concert

Palais du Pharo, Marseille, saison 2025/2026
“Quatuor Agate”
Violons Adrien Jurkovic, Juliette Beauchamp
Alto Raphaël Pagnon
Violoncelle Simon Lachemet
Fanny Mendelssohn:  Quatuor à cordes en mi bémol majeur; Erich Wolfgang Korngold:  Quatuor à cordes  n°3 en ré majeur op.34; Ludwig van Beethoven:  Quatuor à cordes n°9 en do majeur op.59
Marseille le 7 février 2026
Le public était venu nombreux en cette fin d’après-midi dans les salons du Palais du Pharo attiré par une découverte : Le Quatuor Agate qui se produisait pour la première fois à Marseille, sur une proposition de Marseille Concerts, dans un programme très attrayant. Le Quatuor Agate fête cette année ses dix ans et, si les musiciens qui le composent se sont rencontrés à Berlin, deux sont marseillais, émotion supplémentaire… C’est en référence à Johannes Brahms et son deuxième sextuor dédié à Agathe von Siebold que le quatuor décide de se nommer Agate ; 7 ans plus tard d’ailleurs, l’intégrale des quatuors du compositeur sera gravée chez Appassionato. Recevant de nombreux prix, le Quatuor Agate est invité par des festivals internationaux, se produit dans les grandes salles européennes et effectue une tournée en Amérique du Nord avant de se produire au Mexique durant l’année 2026. C’est avec Fanny Mendelssohn et son unique quatuor en mi bémol majeur composé en 1834 que débute ce concert. Victime de son époque qui cantonnait les femmes à l’éducation des enfants et la tenue de leur ménage, Fanny Mendelssohn n’est pas soutenue par sa famille, son frère Félix signera même certaines de ses compositions, alors que son mari l’encouragera à publier ses œuvres. Salué par la critique comme une œuvre d’une grande qualité émotionnelle ce quatuor fait montre d’une grande puissance dans une écriture audacieuse qui peut aller de la nostalgie à la colère. Nous retrouvons dans l’interprétation qui nous est donnée ce soir les qualités de la compositrice, la détermination et la force jusque dans ce final qui sonne peut-être comme une revanche. Dès les premières notes, jouées dans une nostalgie intériorisée sur de belles longueurs d’archets, l’entente musicale se remarque dans cet Adagio sentimental aux attaques moelleuses avant un Allegretto qui change de caractère ; les interventions énergiques et les archets à la corde marquent la détermination dans un tempo soutenu aux sonorités intenses où chaque instrument s’exprime avec force ou légèreté pour finir sur des pizzicati évanescents. La nostalgie n’est pas loin dans cette Romance aux phrases langoureuses alors que le vibrato unifie l’intensité des sons homogènes jusque dans les contrastes entre les graves du violoncelle et les aigus du premier violon. La profondeur des sentiments se perd dans un long pianissimo avant l’Allegro molto vivace qui laisse ressortir la technique des archets marquant les rythmes dans un petit détaché précis et sonore. Les nuances relancent le discours, plus sérieux ou plus dramatique avec cette vélocité de main gauche qui retient l’attention. La force du jeune Quatuor Agate et la persuasion de Fanny Mendelssohn ont porté les émotions à leur paroxysme. Un peu plus de cent ans séparent ce quatuor de celui d’Erich Wolfgang Korngold et bien que l’on considère la musique du compositeur comme “le dernier souffle du romantisme viennois”, en cent ans l’écriture musicale a bien changé et les premières notes nous plongent dans un univers très différent. Dans ce quatuor n°3, dédié à Bruno Walter, le compositeur fait montre d’une grande liberté de style où certains réemplois sonnent comme des citations. Les changements de mesure Padonnent de l’élan à l’Allegro moderato aux légères dissonances et les belles longueurs d’archets font ressortir les sonorités pleines et équilibrées alors que, dans une même esthétique musicale, les attaques moelleuses, le stringendo et les phrases musicales apportent un certain mystère. Le début du Scherzo, qui exploite la technique des archets, se vit comme un mouvement perpétuel dans une grande précision d’ensemble alors que la nostalgie s’installe pour quelques mesures avant la reprise d’un spiccato incisif. Joué avec sourdines, le Sostenuto aux accents folkloriques fait ressortir les sonorités homogènes soutenues par un vibrato intense dans des changements d’atmosphères subtils et délicats. Là encore, les graves du violoncelle semblent porter les notes éthérées du premier violon aussi bien que les sentiments du compositeur. Vif et attaca, le Finale est aimable, rythmé et d’une grande précision d’ensemble dont le petit détaché mordant relance un discours à 4 voix toujours interprété dans une grande intelligence musicale. Un grand moment d’enthousiasme partagé ! Retour en 1806 avec Beethoven et son quatuor n°9, dernier des 3 quatuors de l’opus 59, commande du comte Razumovsky. A ceux qui lui reprochent une écriture trop moderne, le compositeur répondra : “C’est une musique pour les temps à venir”. Surnommé Héroïque, ce quatuor est décrit comme puissant, méditatif et enjoué. Après une première phrase assez sombre où les archets s’étirent à la corde, l’Allegro s’anime dans une atmosphère légère et joyeuse. La musique semble couler imageant les enchaînements d’instruments dans des sonorités homogènes malgré les accents et les changements de caractère. Force et délicatesse donnent du rythme à cette conversation. Dans un tempo sans lenteur l’Andante, écrit en mineur, sonne méditatif dans une esthétique musicale attentive où chacun s’écoute jusque dans les respirations. Elégant, le Menuetto laisse ressortir les sentiments intériorisés d’un Beethoven qui bientôt se déchaîne et semble “rejeter les entraves de la société”, selon ses dires, dans un Allegro en Fugato interprété avec une folle énergie par 4 musiciens galvanisés par un compositeur qui a largué les amarres pour aller loin, très loin… La puissance d’exécution et la superbe technique avec vélocité de main gauche et dextérité de main droite nous ont aussi emportés très loin. Délicatesse et simplicité dans cet Andante du Quatuor n°21 de Mozart donné en bis où les sonorités au timbre velouté déroulent un tapis moelleux. Très belle découverte que le Quatuor Agate ovationné par un public enthousiaste.