Opéra Municipal de Marseille: “Ermione”

Marseille, Opéra municipal, saison 2025/2026
“ERMIONE”
Opéra en 2 actes, livret Andrea Leone Tottola, d’après Andromaque de Jean Racine.
Musique de Gioachino Rossini
Ermione  KARINE DESHAYES
Andromaca  TERESA IERVOLINO 
Cleone  MARINA FITA MONFORT
Cefisa  MATHILDE ORTSCHEIDT
Pirro  ENEA SCALA
Oresto  LEVY SEKGAPANE
Pilade  MATTEO MACCHIONI 
Fenicio LOUIS MORVAN
Attalo  CARL GHAZAROSSIAN
Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale  Michele Spotti
Chef de Chœur  Florent Mayet
Marseille, le 24 février 2026
Après le succès, de “I Masnadieri”, l’Opéra de Marseille récidive, avec autant de succès, en faisant découvrir au public marseillais l'”Ermione” de Rossini, œuvre peu jouée, délaissée même et créée au Sans Carlo de Naples, pour 7 représentations seulement. Sans doute le public napolitain a-t-il été déconcerté par quelques innovations musicales et le style seria de l’ouvrage basé sur un drame antique auquel il n’était pas habitué. Et pourtant, cet ouvrage d’une grande difficulté vocale qui demande 3 ténors est un feu d’artifice de vocalises et d’Arias composées pour des voix aux registres différents. Andrea Leone Tottola tire son livret de la pièce de théâtre “Andromaque” de Racine dans un grand respect du texte sur lequel s’appuie Rossini pour son architecture musicale. Avec génie le compositeur réussit à maintenir l’effet dramatique contenu dans les sentiments tout en utilisant ornementations et vocalises. Chanteurs d’exception disions-nous où les caractères forts s’affrontent, semblent vouloir se réconcilier mais finiront par se déchirer. Pirro, fils du fier Achille, a-t-il mésestimé la vengeance d’une femme humiliée, et Ermione malgré ses doutes et ses revirements finira-t-elle par armer le bras qui la vengera ? Karine Deshayes dans une vocalité d’une grande puissance pour ce rôle écrasant est cette Ermione aux sentiments exacerbés qui ressortent dans chaque inflexion de sa voix. Reprenant le rôle créé par Isabella Colbran, écrit pour elle par un Rossini inspiré, La soprano française laisse retentir son vibrato harmonieux sur toute l’étendue de sa voix dans des nuances aux vibrations délicates lors d’un échange musical avec Pirro mais c’est à l’acte II qu’elle donne toute la dimension à son art alors que sa jalousie éclate avec puissance et vélocité dans des sauts d’intervalles qui laissent apprécier sa technique ou dans un phrasé très musical. Les prises de notes, les aigus faciles somptueux et colorés, les vocalises virtuoses, l’expression des sentiments contenus dans la voix et la grande compréhension de ce personnage complexe font de cette Ermione un des sommets du chant rossinien. Un rôle si difficile qu’il en devient physique et déclenche de longs, longs brava ! Une prise de rôle ? Quelle réussite ! Dans Andromaca, Teresa Iervolino déploie le velours de son mezzo-soprano avec nuances et délicatesse dès son Air d’entrée  où ornementations et vocalises à l’aise font merveille jusque dans des aigus pleins, puissants et tenus. Les récitatifs douloureux, interprétés avec noblesse séduisent par la chaleur du timbre de la voix et la ligne musicale de son chant. Une Andromaca dont le phrasé reflète la dignité d’une mère tourmentée dans des prises de notes délicates et un médium coloré. Une interprétation qui modère les éclats d’une Ermione vengeresse. Entre ces deux femmes, Enea Scala est un Pirro écartelé entre la raison et les émois de son cœur. La voix suit les fluctuations de ses sentiments avec des aigus incandescents, puissants, sonores et projetés ou un phrasé mélodieux. Cette écriture pyrotechnique laisse éclater toutes les possibilités de ce ténor rossinien dont le large ambitus permet aux graves de résonner dans le souffle d’un baritenore avec aisance et fluidité, ainsi dans un duo musclé avec Ermione ou plus tendre avec Andromaca, épousant la même esthétique musicale. La chaleur d’un médium sonore et coloré, des aigus tenus et timbrés mais aussi la souplesse du phrasé pour un “Deh ! Serena mesti rai…” délicat donnent cette interprétation impressionnante où technique et vigueur seront ovationnées. Levi Sekgapane, dans ce rôle taillé à sa mesure vocale, est un Oreste éblouissant. Son émission lumineuse autorise des vocalises virtuoses et projetées dans une articulation incisive. Dans cet investissement vocal constant, la voix joue la sensibilité ou la colère avec aisance dans un timbre rond et coloré conservé sur toute la longueur du souffle. Malgré des tempi souvent vifs, les vocalises ne faiblissent jamais, procurant cette impression de facilité avec ces aigus qui s’enchaînent jusque dans les affrontements avec Ermione. La jeunesse de cette voix insolente déclenchera des tonnerres d’applaudissements. Après ces deux ténors qui rivalisent de virtuosité, le Pilade de Matteo Macchioni arrive à se démarquer faisant retentir sa voix de ténor claire et projetée dont le timbre se distingue par sa précision donnant à écouter de superbes aigus et un beau duo avec le Fenicio de la solide basse Louis Morvan au timbre profond et projeté qui ressort dans chaque intervention. Dans ce cast homogène Carl Ghazarossian, toujours bien dans chacune de ses interprétations fait retentir avec à propos sa voix de ténor pour un Attalo affirmé. Marina Fita Monfort, dans sa voix juvénile, nous propose une Cleone très en place musicalement avec des aigus clairs, timbrés et tenus alors que la Cefisa de Mathilde Ortscheidt fait entendre un mezzo chaleureux et coloré. Le Chœur, toujours bien préparé par Florent Mayet, très présent dans ses interventions aux attaques précises, est d’une grande homogénéité de voix. Les hommes, plus sollicités, donnent avec les graves une certaine assise dans cette architecture. Rossini joue ici les innovations en faisant intervenir le chœur pendant l’ouverture, sorte de coryphée qui évoque la ville de Troie vaincue. On le sait, sans direction magistrale pas de succès ! Michele Spotti retrouve ici son orchestre. Il sait le faire sonner, comment ménager les nuances et changer les tempi avec sûreté évitant tout décalage. A l’aise dans Rossini, avec sa fougue, son énergie mais aussi la profonde compréhension de cette musique il participe de la brillance et de l’éclat tel une voix qui prend la parole ou se fait plus moelleuse pour un tapis sonore. Un immense bravo au maestro, grand ordonnateur, et à son orchestre. Le public marseillais aime les voix, mais aussi les découvertes les longs rappels le prouvent. Un triomphe ! Photo Christian Dresse