Marseille, Opéra Municipal: “Dialogues des Carmélites”

Marseille, Opéra municipal, saison 2025/2026
DIALOGUES DES CARMÉLITES
Opéra en 3 actes, livret de Emmet Lavery d’après un drame de Georges Bernanos
Musique Francis Poulenc 
Blanche de la Force HELENE CARPENTIER
Madame de Croissy LUCIE ROCHE
Madame Lidoine ANGELIQUE BOUDEVILLE
Sœur Constance ANA ESCUDERO
Mère Marie de l’incarnation EUGENIE JONEAU
Le Marquis de la Force MARC BARRARD
Le Chevalier de la Force LEO VERMOT-DESROCHES
L’Aumônier KAËLIG BOCHE
Le Geôlier GILEN GOICOECHEA
Le 1er Commissaire YAN BUA
Le 2ème Commissaire/L’Officier FREDERIC CORNILLE
Thierry THOMAS DEAR
Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale Debora Waldman
Mise en scène Louis Désiré
Décors et costumes Diego Mendez Casariego
Lumières Patrick Méeüs
Marseille, le 27 mars 2026 
Cela fait vingt ans que l’Opéra de Marseille n’avait plus représenté “Dialogues des Carmélites” le chef d’oeuvre de Francis Poulenc. Maurice Xiberras, directeur général de cet opéra, comble ce retard en nous présentant cette nouvelle production. Cet ouvrage est dans doute un cas unique dans l’histoire de l’opéra. Un énorme succès jamais démenti dès les premières représentations ! Bien que créée en italien à la Scala de Milan en 1957, cette œuvre française fera le tour du monde, chantée en plusieurs langues, après avoir été proposée en français à l’Opéra de Paris 6 mois après sa création à Milan. C’est une gestation de 3 ans qui s’est faite dans la douleur ; ce qui fera dire au compositeur “Ce sera mon chef d’oeuvre ou je veux mourir”. Poulenc qui revient à la foi catholique après s’en être éloigné pendant quelques années sera de plus en plus attiré par le spirituel allant jusqu’au mysticisme contenu dans cet ouvrage. Confronté lui-même aux angoisses humaines et à ses propres doutes il avouera se sentir proche de Blanche de la Force. Tout est déjà dans le texte de Georges Bernanos mais le compositeur ira plus loin encore pour transcrire en musique les atmosphères de cette époque hautement tourmentée tout en explorant les méandres de l’âme humaine. Si la mise en scène peut encore transcender visuellement les sentiments, tout est dit dans cette musique, moderne déjà par certains côtés, mais tellement émotionnelle. Après avoir entendu, vu cet ouvrage peut-on ne pas être bouleversé ? La religion peut être un vecteur mais la musique vous élève sans autre moyen que l’utilisation de vibrations harmoniques, et cela reste un mystère. Louis Désiré a choisi un style épuré, minimaliste refusant la fresque révolutionnaire simplement évoquée, pour ne faire ressortir que l’essence des sentiments qu’elle engendre. Elégantes, poétiques mêmes, ces évocations visuelles vont à l’essentiel tout en restant au plus près du texte. Et, si nous sommes dans le drame jusqu’à la dernière note, la fin procure une sensation de légèreté dans une image en ombres chinoises ; plus de doutes, plus de peur, les dernières paroles du Christ en croix prennent ici tout leur sens “Tout est accompli“. A son habitude Louis Désiré privilégie le noir, le blanc, mais ne peut se passer d’une touche de rouge, ce sera le ruban que chaque religieuse porte autour du cou et qu’elles arrachent alors que la lame de la guillotine tombe. La trace subtile du sang. Cette lame simplement évoquée par un bandeau noir descendu en biais. Le drame n’étant pas encore consommé au 1er acte il permet une atmosphère élégante, la fin d’un monde… Une méridienne, un grand lustre, des serviteurs portant torchères et un vêtement rose et gris perle pour Blanche d’une grande pureté. Aucune faute de goût dans les costumes imaginés par Diego Méndez-Casariego. De grands manteaux sombres pour le Marquis de la Force et le Chevalier, le blanc et le noir pour les habits des Carmélites et le noir pour les révolutionnaires. Tout est magnifié par les lumières conçues par Patrick Méeüs. Jamais vraiment directes mais cloisonnant les espaces dans ce vaste plateau vide, si ce n’est l’évocation d’un dortoir avec des matelas posés sur le sol, des loupiotes créant les atmosphères. La prison même est matérialisée par un carré lumineux où sont cantonnées les religieuses. Chaque scène est un tableau ! Les voix sont bien choisies. Lucie Roche est cette Prieure aux graves profonds, rauques parfois alors qu’elle est aux prises avec ses hallucinations se débattant avec effroi dans une interprétation magistrale. Hélène Carpentier est une Blanche à la voix percutante où percent les tensions, l’agressivité même dans une projection expressive bien nuancée et toujours timbrée. Ana Escudero est une Sœur Constance d’une grande crédibilité. Joyeuse, aux sentiments changeants elle donne vie à cette jeune fille qui semble s’amuser avec sensibilité dans une voix cristalline et sincère. Si la Madame Lidoine d‘Angélique Boudeville pose avec musicalité son soprano lyrique au timbre agréable avec ce solide bon sens qui lui permet de maîtriser aigus et vibrato avec aisance, Eugénie Joneau impose avec autorité son soprano dramatique proche du mezzo-soprano, écartant les doutes qui pourraient assaillir cette Mère Marie de l’incarnation avec maîtrise et caractère. Moins marqués, les rôles masculins sont aussi bien distribués ; Marc Barrard est un père sensible dont le baryton sonore laisse passer ses sentiments avec tendresse ou autorité. Beaucoup de caractère aussi dans l’interprétation du Chevalier de Léo Vermont-Desroches dont la voix de ténor allant jusqu’au falsetto épouse les inflexions de la musique avec des sauts d’intervalles parfaitement projetés et des changements de sentiments expressifs. Chaque rôle parfaitement étudié laisse ressortir les voix, du ténor de l’Aumônier Koëlig Boché, aux voix plus graves de Gilen GoicoecheaFrédéric Cornille ou Thomas Dear. Les voix des religieuses s’unissent dans un Ave Maria et un Salve Regina final empreints de spiritualité. Dans cette version épurée basée sur les sentiments intérieurs, l’on ne verra pas le chœur des révolutionnaires, peut-on le regretter ainsi que les religieuses partant pour l’échafaud ? Nous restons jusqu’à la fin dans l’élévation spirituelle, les religieuses s’évanouissent, les âmes s’envolent… Avec la direction un peu linéaire de Debora Waldman où les forte sont trop prononcés, l’orchestre a pu trouver l’unité de son qui crée ces atmosphères où chaque instrument soliste a su rejoindre le compositeur sur le chemin vers la lumière. Succès sans réserve et longuement applaudi ! Photo Christian Dresse