Aix-en-Provence, Festival de Pâques 2026: Martha Argerich, Lahav Shani et Münchner Philharmoniker

Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence, Festival de Pâques 2026
Münchner Philharmoniker
Direction musicale Lahav Shani
Piano Martha Argerich
Ludwig van Beethoven: Concerto pour piano et orchestre n° 2 en si bémol majeur, op. 19; Gustav Mahler: Symphonie n° 1 en ré majeur “Titan”
Aix-en-Provence, le 10 avril 2026
En cette soirée du 10 avril, le Festival de Pâques allait nous offrir un concert mémorable sous bien des aspects. En premier lieu Martha Argerich, grande Dame du piano s’il en est, déjà une légende ! Puis le Münchner Philharmoniker avec à sa tête son nouveau chef Lahav Shani dans un programme “Titanesque“. Une soirée mémorable donc, qu’il eût été dommage de rater, mais le public ne s’y était pas trompé. La salle, comble, retenait son souffle dès l’entrée de la pianiste, avant même les premières notes de ce concerto n°2 de Ludwig van Beethoven qu’elle apprécie particulièrement et qu’elle a enregistré à plusieurs reprises. Remanié plusieurs fois avant d’être créé à Vienne le 29 mars 1795 ce concerto, pour petit orchestre et piano, en réalité le premier composé par Beethoven, est encore sous influence musicale et fait partie des œuvres de jeunesse du compositeur. Dirigée sans baguette par Lahav Shani dans une grande sobriété de gestes l’introduction, élégante avec des nuances en vagues successives, déroule un tapis moelleux à la pianiste au jeu clair et perlé. Dans une musique imagée, qui s’écoule en toute simplicité et sous un toucher délicat, les notes du piano dialoguent avec un orchestre à l’écoute dans des modulations qui modifient les atmosphères. Le tutti joué forte annonce une cadence où la puissance des doigts, dans des gammes véloces, n’est jamais agressive et ce premier Allegro nous laisse entrevoir un Beethoven souriant. Plus grave et plus lent, l’Adagio nous fait écouter des phrases musicales murmurées par une Martha Argerich inspirée accompagnée par une petite harmonie qui semble jouer du bout des lèvres pour ne pas déranger cette architecture aux notes suspendues. Un mouvement d’une beauté céleste où soliste, orchestre et compositeur, comme en osmose, étirent les sons jusqu’au Rondo, plus léger et enjoué. Dans un tempo vif Martha Argerich semble s’amuser dans un échange avec le quatuor en staccato qui lui répond avec humour et tendresse pour finir sur un long trille percutant joué par la main droite. De la musique pure, inspirée dont la simplicité de jeu fait oublier la technique toujours présente et transporte l’auditoire loin, très loin sur les ailes d’un Beethoven encore léger. Pour remercier le public debout, dans une standing ovation de plusieurs minutes, la pianiste offre en bis la Sonate K 141 en ré mineur de Domenico Scarlatti dans une sonorité de clavecin. Jeu perlé, arpégé avec vélocité qui garde le style baroque dont l’expression vient plus de l’intention que de la grandiloquence. Etonnante et merveilleuse Martha Argerich qui, toujours souriante, vient illuminer nos moments musicaux avec un immense talent et un jeu d’une rare distinction. Après un saut de près d’un siècle Gustav Mahler succède à Beethoven. Souvent mal aimé à son époque pour certaines de ses compositions, Mahler est un homme torturé et cela se ressent dans chacune de ses œuvres. Avec un style tout à fait novateur il magnifie la nature mais se laisse très souvent submerger par la nostalgie ou la douleur même dans ses mesures folkloriques empruntées aux joies villageoises. Sans doute le compositeur n’a-t-il jamais trouvé le chemin du bonheur. Cette première symphonie, surnommé “Titan” est une œuvre monumentale par sa forme orchestrale très fournie qui demande un grand nombre de musiciens et d’instruments divers, mais aussi par la profondeur des sentiments contenus dans ses 4 mouvements écrits avec de soudains contrastes. Très mal reçue par la critique, le public et même les amis du compositeur, cette symphonie remaniée pendant près de 10 ans prendra sa forme définitive en 1903. Très appréciée maintenant, elle est à la mesure des sentiments d’un Mahler souvent en contradiction avec lui-même mais maître absolu des sonorités et des oppositions. Une joie populaire près du ricanement s’oppose aux chants des oiseaux avec ce coucou omniprésent alors que les percussions font trembler l’auditoire. Sans baguette et sans partition Lahav Shani fait sonner son monumental orchestre qui connaît ce répertoire jusque dans ses moindres respirations. Le 1er mouvement expérimente les divers thèmes dans un tempo allant, trompettes en coulisses ou plus présentes, cors aux effets de sonorités ou clarinette qui nous entraîne dans la nature avec le chant du coucou. L’unité de son est ce qui ressort en premier à l’écoute de cette phalange munichoise, où chaque pupitre est mis en valeur dans son caractère propre, soli de violoncelles ou fortissimo de timbales. Le 2ème mouvement aux sons pesants et rythmés des contrebasses joue les modulations dans un tempo de valse qui s’agite et un pupitre de cors jouant pavillon relevé. Triste, nostalgique ce solo de contrebasse sur un air de “Frère Jacques” qui passe par divers instruments comme une comptine et qui change de style dans des phrases plus langoureuses aux légères dissonances. Mahler semble plus léger, plus apaisé alors que la mélopée revient, obsédante, à la petite clarinette avant une danse villageoise dissonante d’une grande mélancolie. Déferlement du dernier mouvement vif et effrayant où les cuivres se déchaînent entraînant un quatuor comme fasciné, mais moment plus sensible avec un Mahler qui semble avoir retrouvé la lumière avant les cris des alti rattrapés par le destin qui a chassé tout espoir. Cors pavillons relevés, cors jouant debout, trombones jouant debout aussi, tous dans une marche triomphale, trompettes dans l’aigu et quatuor dans une grande force. Une fin Titanesque qui soulève l’enthousiasme. Quel orchestre, quel chef, quel compositeur, Quel Tout !! Et quel plaisir… Photo Caroline Doutre