Aix-en-Provence, Festival de Pâques 2026: Orchestre National de Lille, Weilerstein et Capuçon

Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence, Festival de Pâques 2026
Orchestre National de Lille
Direction musicale Joshua Weilerstein
Violon Renaud Capuçon
Elsa Barraine: Symphonie n° 2 “Voïna”; Samuel Barber: Concerto pour violon, op. 14; Johannes Brahms: Symphonie n° 1 en ut mineur, op. 68
Aix-en-Provence, le 28 mars 2026
En ouverture de sa 13ème édition le Festival de Pâques d’Aix-en-Provence proposait un programme éclectique mais néanmoins attractif mettant en parallèle, en première partie, deux œuvres composées à la même époque. Une époque déjà troublée, juste avant la seconde guerre mondiale, où deux compositeurs mettront en musique des sentiments très différents. Une femme tout d’abord, Elsa Barraine, très appréciée en son temps mais tombée un peu dans l’oubli, les femmes n’étant pas porteuses de succès après la guerre. Femme engagée et de grand caractère, Elsa Barraine compose, avec un message politique, cette Symphonie n°2 qui reste dans une écriture classique et très expressive jouant sur les couleurs des divers instruments. En 3 mouvements, cette œuvre composée en 1938 au titre sans équivoque “Voïna”, guerre en russe, va au-delà du message et met l’orchestre en valeur. Avec une gestuelle précise mais sans grandiloquence, Joshua Weilerstein fait ressortir les couleurs mais aussi le caractère de l’oeuvre écrite pour marquer les esprits. Alternant des phrases éthérées, flûtes, hautbois et puissance des cuivres, le 1er mouvement évoque la guerre avec ce petit détaché des violons joué de façon inéluctable, incisive et les accords puissants des cuivres. L’espoir est-il permis ? La petite harmonie semble l’évoquer. Dans un maestoso lent, sombre, en marche funèbre le 2ème mouvement aux légères dissonances fait la part belle aux sonorités onctueuses d’un orchestre à l’écoute du chef pour ces atmosphères pesantes si ce n’est la minute de lumière qui perce sous l’archet du violon solo. Le début du final, tonal et dansant s’anime dans un folklore à la Stravinsky et l’humour des bassons mais se transforme vite au gré des archets et des dissonances en grimaces sarcastiques. Joshua Weilerstein n’a rien laissé au hasard respectant l’écriture et le message imagé de la compositrice. Une belle découverte qui mérite d’être écoutée plus souvent. Avec Samuel Barber le style est différent, très américain avec des envolées lyriques et post-romantiques dans une écriture mélodique qui fait penser à Korngold et ses légères dissonances. Après maintes péripéties et divers remaniements, ce concerto commencé en 1939 après une commande, ne prendra sa forme définitive qu’en 1949. Sans introduction, dans une interprétation moderne et énergique Renaud Capuçon nous entraîne immédiatement dans cette musique à l’orchestration imagée. Au plus près du texte, avec un archet à la corde et un vibrato intense le violoniste crée les émotions, soutenu par un orchestre à l’écoute qui répond dans les mêmes sonorités ; mélancolie de la clarinette ou du hautbois. Une interprétation de charme pour ce mouvement évocateur. L’Andante introduit par la phrase d’un hautbois inspiré et nostalgique nous entraîne, sous les sons soutenus de l’archet à la corde du violoniste, vers une déclaration d’amour et d’espoir. Dans cette interprétation intense, trompettes bouchées et timbales se mettent à l’unisson dans de beaux pianissimi. L’on avait reproché à ce début de concerto de n’être pas assez virtuose, le Presto du dernier mouvement nous prouve le contraire. Endiablé, sous forme de perpetuo dans un petit détaché incisif proche du spiccato accompagné par un orchestre déchaîné, Renaud Capuçon est époustouflant de précision, soutenant le tempo, les rythmes et le souffle avec brio dans ce concerto particulier ; aurait-il pu être plus romantique ?  Une fin éblouissante aussi pour l’orchestre sous l’autorité de son chef d’orchestre. Après cette tension, un bis en clin d’oeil ; Joshua Weilerstein, laissant sa baguette pour le violon du soliste nous offre, avec Renaud Capuçon un duo enjoué de Béla Bartok Pizzicato. La déception viendra avec l’interprétation de la Symphonie n°1 de Brahms et c’est dommage car nous aimons Brahms. Cette symphonie, le compositeur a mis des années à la finaliser, se cherche-t-il encore dans l’ombre du grand Beethoven ? Il le dit lui-même, mais s’il a finalement trouvé son style, Joshua Weilerstein n’a pas rencontré Brahms. Cédant à la mode actuelle de ces directions modernes où le fortissimo sonne dur, direct, souvent violent, le souffle particulier au compositeur, ses longueurs de sons et ses contrastes de sonorités n’étaient pas au rendez-vous. Ecrite n 4 mouvements, l’on trouve dès l’Adagio les harmonies qui seront la signature d’un Brahms déjà éloigné de Beethoven mais aussi ses doutes ou ses affirmations marquées par la timbale et la puissance d’un quatuor homogène. L’Andante interprété sans lenteur laisse ressortir les phrases éthérées du hautbois alors que la gestuelle du chef d’orchestre s’assouplit dans le piano donnant plus de liberté à un orchestre qui écoute le violon solo dans de longues phrases lumineuses. Tempo un peu allant pour le 3éme mouvement où la clarinette tente la nostalgie dans une ligne musicale et un souffle parfois brisé par des forte assez rudes. Brahms est devenu sombre dans l’Adagio final qui s’anime dans des changements d’atmosphères avec ce choral de cuivres et ces pizzicati un peu trop rythmiques. Force n’est pas puissance dans cet Allegro endiablé qui fait sonner tous les pupitres. L’on ne recherchera certes pas la lenteur d’un Furtwängler qui n’est plus de mise dans les directions actuelles mais il est permis de rêver à sa ligne musicale. Une interprétation très appréciée du public qui a surtout le mérite de mettre en valeur cette très belle phalange lilloise. Une ouverture de festival qui annonce le meilleur. Photo Caroline Doutre