Marseille, Auditorium du Pharo, saison 2026/2027
Orchestre Philharmonique de Marseille
Direction musicale Lawrence Foster
Violon Da-Min Kim
Violoncelle Xavier Chatillon
Igor Stravinsky: Symphonies pour instruments à vents; Johannes Brahms: Concerto pour violon et violoncelle en la mineur, op. 102 “Double concerto”; Ludwig van Beethoven: Symphonie n° 3 en mi bémol majeur, op. 55 “Eroica”
Marseille, le 19 avril 2026
Décidément la musique apporte bien des joies ; ainsi le concert donné au Palais du Pharo par l’Orchestre Philharmonique de Marseille avec le concours de deux de ses solistes, sous la direction du maestro Lawrence Foster, qui l’a dirigé pendant de nombreuses années créant des liens très forts. Trois compositeurs différents mais qui ont réussi à créer une cohésion dans ce programme. Igor Stravinsky avec une œuvre particulière, peu jouée, qui sera une découverte très appréciée par un public curieux de choses nouvelles. “Symphonies pour instruments à vents”, le compositeur tenait à ce pluriel pour différencier cette pièce d’une véritable symphonie évoquant simplement le fait de jouer ensemble. Composée en 1920 en hommage à Claude Debussy décédé en 1918,
Stravinsky n’a pas essayé d’entrer dans le style de ce compositeur mais a conservé le sien propre. L’idée première était celle d’un choral, idée qu’il a gardée pour certaines mesures avec des intentions de liturgie orthodoxe. Originale, cette œuvre créée le 10 juin 1921 au Queen’s Hall de Londres n’a pas suscité l’enthousiasme, le critique Ernest Newman a même écrit ” Je ne savais pas que Stravinsky détestait autant Debussy”. Peu aimable tout de même ! Et pourtant, cette écriture novatrice et imagée pour de courtes litanies jouées par différents groupes d’instruments a de quoi séduire. Les diverses couleurs, les changements de battue faites avec souplesse dans des rythmes et des harmonies jamais pessimistes mettent à l’honneur ces instruments souvent fondus dans la masse instrumentale symphonique. Maintenant reconnue comme une œuvre majeure du XXe pour instruments à vents, cette courte pièce dirigée avec beaucoup de subtilité, a été très appréciée et très applaudie en ce 19 avril. Lawrence Foster dirige assis ; arrivé à petits pas il laisse sa canne et prend place sur le podium. On est donc loin des chefs d’orchestre sautant, se déplaçant, le maestro n’a pas besoin de ces démonstrations pour se faire comprendre, un regard, un sourire, des petits gestes…le fluide passe, la rondeur de sons est là. Brahms est au rendez-
vous dans ce Double concerto écrit par un Brahms vieillissant mais toujours animé par cette musique et ce souffle qu’il porte en lui. Composée après la IVème symphonie, cette pièce sera sa dernière composition symphonique, comme une œuvre testamentaire, offerte à son ami le violoniste Joseph Joachim avec qui il était brouillé et qui tiendra la partie de violon pour sa création le 10 octobre 1887 à Cologne, Brahms étant à la baguette. Pour avoir écouté de nombreuses versions de cette œuvre, nous sommes toujours surpris de constater combien les interprétations sont différentes selon les solistes et le chef d’orchestre. Da-Min Kim, super-soliste, et Xavier Chatillon, violoncelle solo de l’orchestre nous donnent cet après-midi leur version. Une version empreinte de fraîcheur dans une musicalité à fleur d’archet. Les deux artistes se connaissent bien, jouent ensemble depuis longtemps au sein de l’orchestre et insufflent au quatuor cette esthétique musicale qu’ils ont en commun ; cette esthétique nous la retrouverons tout au long de l’œuvre. Élégance, fluidité dans des échanges aimables malgré la puissance exprimée dans certains passages. Lawrence Foster est à la baguette, c’est dire qu’il n’y aura, non plus, aucune dureté dans cette interprétation. On le
comprend dès les accords puissants qui donnent la parole au violoncelle aux démanchés charmeurs dans des notes d’un grave profond pour cette exposition qui ouvre le dialogue avec le violon où les gammes fusent avec aisance. Pureté de sons et grande finesse dans le jeu d’un violoniste inspiré qui répond au timbre coloré et affirmé du violoncelle ; un échange entre deux amis que rien n’oppose. Mêmes longueurs d’archets, même vibrato ou même virtuosité de mains gauches dans une belle richesse de sonorités. C’est avec un grand sentiment d’harmonie et une simplicité esthétique que l’Andante est joué où le violoniste, solaire, dans une belle présence propose des phrases sensibles. Elégant, vif, joyeux dans une liberté expressive, le deuxième mouvement est joué avec virtuosité dans un discours soutenu aux envolées lyriques. Une interprétation d’une rare musicalité où les deux artistes ont engagé un dialogue entre tendresse et affirmation dans une expressivité toute émotionnelle, dirigée par un Lawrence Foster maître des équilibres. Il en ressort un sentiment de plénitude. “Une œuvre de réconciliation” disait Clara Schumann. Un immense bravo ! Ludwig van Beethoven admirait tant le général Bonaparte qu’il voulait lui dédier sa symphonie n°3 en l’intitulant “Bonaparte”. Hélas, Napoléon se fait couronner empereur, de rage le
compositeur fâché casse sa plume en rayant son nom. Elle restera l’Héroïque, en 4 mouvements d’intensité et de sentiments différents ; prémices du romantisme ? C’est dans cet esprit que Lawrence Foster fait sonner son orchestre dans l’élégance d’une gestuelle qui pose les sons sans dureté jusque dans les fortissimi. Le tempo allant ouvre ce long Allegro où la puissance du quatuor alterne avec un petit détaché léger. Cor, flûte, clarinette enchaînent les phrases avec clarté pour un Beethoven joyeux, lumineux aux couleurs différentes dans un tempo soutenu qui laisse résonner le fortissimo. Sans trop de lenteur l’Adagio en marche funèbre, pesant, lourd, les sons au fond des temps, laisse percer le chant du hautbois dans une grande unité sonore. Savant dosage entre dramatique et espoir malgré des timbales aux sons puissants. Une grande intégrité de direction permet aux instruments de discourir avec intensité jusqu’au pianissimo qui reste timbré. Le Scherzo vif et léger amène une certaine joie avec les cordes en pizzicati et l’harmonie en notes piquées dans un ensemble parfait jusqu’aux sonneries de cors. Dans le Presto final le maestro change les atmosphères avec intelligence et musicalité, donne plus de force à la danse folklorique ou plus de lumière avec le hautbois avant un tutti triomphal. Un concert placé sous le signe de la musique pure très longuement applaudi.
Marseille, Auditorium du Pharo: Lawrence Foster, Da-Min Kim, Xavier Chatillon et l’Orchestre Philharmonique de Marseille