Marseille, Opéra Municipal: “Manon”

Marseille, Opéra Municipal: “Manon”

Marseille, Opéra municipal saison 2015 / 2016
“MANON”
Opéra en 5 actes, livret de Henry Meillac et Philippe Gille d’après l’Histoire de Manon Lescaut de l’Abbé Prévost.
Musique de Jules Massenet
Manon   PATRIZIA CIOFI
Poussette  JENNIFER MICHEL
Javotte   ANTOINETTE DENNEFELD
Rosette   JEANNE-MARIE LEVY
Une Servante  LAURENCE STEVAUX
La Vieille Dame 
BRIGITTE HERNANDEZ
Le Chevalier des Grieux 
SEBASTIEN GUEZE
Lescaut   ETIENNE DUPUIS
Le Comte des Grieux  NICOLAS CAVALIER
De Brétigny  CHRISTOPHE GAY
Guillot de Morfontaine  RODOLPHE BRIAND
L’Hôtelier   PATRICK DELCOUR
Le portier   ANTOINE BONELLI
Un Marchand et un Joueur   CEDRIC BRIGNONE
Un Soldat  WILFRIED TISSOT
Un Sergent  LAURENT BLANCHARD
Un Voyageur et un Archet  JEAN-MICHEL MUSCAT
Un Porteur et un deuxième Joueur  REMY CHIORBOLI
Orchestre et Choeur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale   Alexander Joel
Mise en scène  Renée Auphan / Yves Coudray
Décors  Jacques Gabel
Costumes  Katia Duflot
Lumières   Roberto Venturi
Chorégraphie  Julien Lestel
Coproduction de Marseille / Angers-Nantes opéra
Marseille, le 29 septembre 2015
Mettre à l’honneur Jules Massenet en ouverture de saison à l’Opéra de Marseille n’est pas une gageure c’est redonner à l’opéra français la place qu’il mérite, surtout dans cette ville attachée au répertoire lyrique depuis plus de 200 ans. Ce compositeur qui a laissé une oeuvre considérable a écrit 25 opéras dont certains sont encore très souvent joués de par le monde. Considéré comme l’héritier de Charles Gounod, il a influencé nombre de compositeurs allant de Giacomo Puccini à Pietro Mascagni tout en passant par Claude Debussy même. Après un Grand prix de Rome obtenu en 1863 , succès et honneurs se succéderont. Créé à Paris à l’Opéra-Comique en 1884, Manon est l’opéra qui nous occupe. Ce petit bijou de l’art lyrique sera présenté ce soir dans une mise en scène qui prend le parti de laisser cette oeuvre dans son contexte le XVIIIe siècle, tout en jouant sur les aspects d’une époque où  convenances et frivolité n’étaient pas très éloignées. Nous sommes au siècle des lumières et la haute société profite encore des quelques beaux jours qui lui restent à vivre avant d’aborder une époque bien plus troublée. C’est ce qu’ont voulu dépeindre Renée Auphan et Yves Coudray en signant une mise en scène sans fausse note, où la religion (chère à Massenet) est représentée à l’acte III dans la sacristie de Saint-Sulpice qui, tout en étant austère, évoque bien un lieu éloigné du monde où le recueillement apporte la paix aux âmes tourmentées. Chaque tableau aura la même puissance, la même capacité de nous transporter dans l’atmosphère décrite par la musique, en un lever de rideau ; ainsi, à l’acte IV, les premières mesures jouées à l’orchestre de façon frénétique et inquiétante nous avaient-elles préparés à nous trouver dans cette salle de jeux de l’Hôtel de Transylvanie. Le choc visuel est intense ; un immense miroir penché nous fait découvrir la salle dans une grande profondeur où le rouge ( couleur diabolique ) domine. Mais c’est sans doute l’effervescence ambiante qui est la plus suggestive. Un jeu d’acteurs millimétré permet de se sentir impliqué dans ce tourbillon où l’argent se gagne et se perd. la cour de l’auberge de l’acte I est bien rendue ;  les moyens minimalistes employés permettent aux chanteurs d’évoluer avec aisance, mais surtout avec justesse et efficacité. La chambre de l’acte II est charmante ; ne nous retrouvons-nous pas devant une page écrite par Crébillon fils où nos amoureux jouent la carte de la jeunesse et de l’amour insouciant ? Le Cours-la-Reine est aussi un joli tableau, avec toujours le rythme insufflé aux acteurs par une mise en scène soucieuse de conserver l’authenticité de l’oeuvre et d’une époque. Le dernier acte sera dénudé, c’est la mort de Manon. Rien n’existe plus que le souvenir des moments heureux. pour cette production créée en 2008, Jacques Gabel avait conçu des décors assez dépouillés finalement, mais d’une justesse de vue parfaite. Les teintes créent les atmosphères avec un luxe d’infimes détails. La fenêtre à petits carreaux de la chambre par exemple, ou sa grande porte et la petite table où trône le bouquet de fleurs. pas grand chose en somme, mais placées avec goût. Amusants les arbres ébauchés du Cours-la-Reine, mais bien pensée l’esplanade en perspective qui donne de la profondeur ; plus austère est la sacristie de Saint-Sulpice où les boiseries en ogives et un prie-Dieu nous invitent à la prière. Les lumières de Roberto Venturini servent le propos avec une grande justesse et un réel accord avec la mises en scène ; crues, tamisées où sombres avec un ciel orageux. Les costumes de Katia Dufflot sont un régal pour l’oeil. Coupés dans des tissus soyeux et chatoyants, ils sont seyants et soucieux de l’époque. Sans faute de goût, l’intérêt du détail, des chapeaux aux boucles des souliers, fait montre d’une grande recherche. Si quelques aménagements ont été faits depuis la production de 2008, visuellement cette Manon reste un petit bijou. Il est difficile d’avoir des chanteurs qui correspondent aux rôles en tous points, surtout lorsque, comme Manon ils doivent avoir 16 ans. Si Patrizia Ciofi n’a plus l’âge de Manon, elle en a le physique ; menue, vive, mutine par moments, elle est d’une grande crédibilité. Tour à tour égoïste, touchante et émouvante, son jeu est toujours juste. Bien que sa voix ait un peu vieilli, elle a une telle intelligence et une si belle technique que l’on retrouve effectivement l’éclat de la jeunesse dans sa gavotte. On aime le timbre de cette voix homogène qui garde sa couleur dans de longues tenues pianissimo, ses aigus clairs et son détaché percutant, mais ce que nous apprécions le plus chez Patrizia Ciofi, c’est sa sensibilité, sa musicalité et cette intelligence du chant qui font de chaque note un instant de grâce. Sa voix n’a rien perdu de son agilité ni de sa puissance. Patrizia Ciofi est ici une Manon qui nous enchante, aussi délicate dans ses expressions que dans ses prises de notes. Sébastien Guèze est un ténor vaillant qui a l’âge du Chevalier des Grieux et qui interprète le rôle avec la fougue de la jeunesse rendant le personnage très crédible, aussi bien en jeune homme amoureux qu’en abbé, tout en faisant ressentir son désespoir à la fin de l’ouvrage. le timbre de la voix, un peu métallique et d’où les harmoniques semblent absentes n’est pas ce que l’on peut qualifier de prime abord de joli timbre, mais la voix reste jeune et percutante, son investissement et sa façon de prendre le rôle à bras le corps font que l’on croit à ce personnage. Ses aigus sont assurés, puissants avec une grande longueur de souffle. Passé le stress d’une prise de rôle un soir de première, nous ne doutons pas que ce rien de raideur fera place à une plus grande souplesse. Sans doute chante-t-il un peu en force car sa voix lors des pianissimi chantés falsetto prend une plus jolie couleur la rendant ainsi plus moelleuse. Il arrive à se couler dans le chant de sa partenaire nous faisant ainsi entendre de jolis duos avec Manon, chantés avec beaucoup de sensibilité. Sans doute Sébastien Guèze a-t-il les défauts de ses qualités, car la jeunesse et la fougue restent les atouts majeurs de cette voix qui garde l’éclat…de cette jeunesse chère à Manon. Peut-on trouver meilleur Lescaut qu’Etienne Dupuis ? Nous ne le pensons pas. Il a le physique et l’âge du rôle, mais aussi une voix de baryton naturelle qui passe avec facilité sans avoir à forcer. Phrasé, musicalité, humour donnent du relief au personnage, ajoutons à cela un jeu d’une grande justesse et une superbe aisance dans l’interprétation et nous pouvons dire sans exagération qu’Etienne Dupuis fait de Lescaut un rôle de tout premier plan. Les trois comédiennes Poussette, Javotte et Rosette, respectivement Jennifer Michel, Antoinette Dennefeld et Jeanne-Marie Lévy ont toutes trois de jolies voix équilibrées et homogènes dont les timbres s’accordent bien. Leur jeu vif et pertinent donne du relief à certaines scènes apportant gaîté et légèreté. Nicolas Cavallier est ici le Comte des Grieux. Toujours juste dans les rôles qu’il interprète, il a de l’allure et une  prestance certaine. On regrette qu’il reste souvent sur son quant-à-soi, ce qui enlève un peu de spontanéité à son jeu mais aussi à sa voix grave qui pourrait s’exprimer avec plus de naturel. Il reste néanmoins un Comte des Grieux très applaudi pour sa prestation vocale d’une grande assurance et une élégance en adéquation avec la position sociale du personnage. Rodolphe Briand fait une composition de Guillot de Morfontaine très réussie. Il incarne avec un beau talent théâtral cet homme qui pense pouvoir tout acheter, aussi viveur que méchant et rancunier.  Sans surjouer, il anime certaines scènes par petites touches. Très bien aussi vocalement, on apprécie sa prestation. Christophe Gay est lui aussi un Brétigny à la hauteur de ce plateau homogène. Avec sa voix de baryton bien placée et son excellente diction il est un comprimario de qualité ainsi que l’Hôtelier interprété par Patrick Delcour. Il est à noter, et c’est un fait fort rare, que tous les chanteurs de cette distribution ont une diction parfaite. C’est d’autant plus appréciable qu’il y a dans cet ouvrage beaucoup de texte parlé. Le Choeur de l’opéra de Marseille, maintenant dirigé par Emmanuel Trenque est comme toujours très investi et bien préparé, faisant preuve de souplesse et de réceptivité dans le jeu scénique avec une mise en scène remarquable quant à la direction des acteurs. Un petit ballet composé de quatre couples de danseurs nous était proposé par la compagnie Julien Lestel, dans une chorégraphie de Julien Lestel, fluide, légère et très adaptée à la musique. Un joli moment de plaisir. Alexander Joel était à la tête de l’orchestre de l’Opéra de Marseille. On pourrait se demander pourquoi inviter un chef d’orchestre anglais pour diriger un opéra français dans une production française. Si l’orchestre fait montre d’une belle homogénéité dans les sonorités, avec des interventions de solistes faisant preuve d’une grande musicalité, on peut regretter qu’avec une gestuelle large et sans beaucoup de sensibilité, Alexander Joel soit passé à côté de l’esprit de l’oeuvre de Jules Massenet. Trop fort, trop raide, avec des accents trop puissants. Si le chef d’orchestre donne chaque départ aux chanteurs il ne les soutient pas véritablement, ce qui produit un décalage sonore. Par contre, il faut noter la précision de l’orchestre et des chanteurs dans un opéra où les difficultés rythmiques sont nombreuses. Alexander Joel est donc un chef qui sait tenir le plateau et l’orchestre dans des tempi vifs ; ce n’est pas toujours le cas. Peut-on vraiment lui reprocher de ne pas avoir fait ressortir l’essence de cette musique qui ne ressemble à aucune autre ? Une ouverture de saison appréciée, plaçant l’année musicale sous les meilleurs auspices. Photo Christian Dresse

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