Entretien avec le Maestro Pinchas Steinberg

Chef d’orchestre reconnu par la critique internationale pour la puissance, la sensibilité et la profondeur de ses interprétations, Pinchas Steinberg est régulièrement invité pour diriger dans les salles d’opéras et de concerts les plus prestigieuses, il parcourt le monde marquant les orchestres de son empreinte et c’est avec beaucoup de gentillesse qu’il partage avec nous ce moment d’intimité. Il vient d’obtenir un immense succès pour une “Elektra” de référence avant de s’envoler pour Vienne, Madrid, Helsinki après un concert avec l’Orchestre Philharmonique de Marseille où la musique russe sera à l’honneur.
Vous êtes Maître,un chef d’orchestre très sollicité, vous parcourez le monde et votre emploi du temps donne le vertige comment arrivez-vous à gérer tout cela?
Vous savez, des études scientifiques ont prouvé que l’on utilise seulement 10% des capacités de son cerveau alors, dit-il avec ce petit sourire mi-sérieux mi-malicieux qui le caractérise, j’utilise le maximum du mien. C’est absolument nécessaire car tout mon temps est dédié au travail.
Avez-vous grandi dans une ambiance musicale et un souvenir de votre enfance vous vient-il à l’esprit?
– Bien sûr la musique a toujours été présente mais à la maison on parlait beaucoup de philosophie, d’ésotérisme et c’est cette atmosphère qui m’a le plus marqué. Ce fut une formation intellectuelle. Lorsque l’on est très jeune on absorbe tout sans réellement comprendre mais les atmosphères s’imprègnent et ressortent plus tard. Mon père était d’une grande rigueur et je pense lui ressembler.
Avez-vous abordé la musique par le violon?
Oui, j’ai commencé l’étude du violon relativement tard, à l’âge de 10 ans mais j’étais absolument obsédé par cet instrument et j’ai travaillé énormément. Evidemment comme tous les garçons de mon âge j’étais attiré par les jeux, le football mais je n’avais pas trop le temps d’aller m’amuser alors je regardais les enfants jouer par la fenêtre tout en faisant mes exercices que j’apprenais par coeur et vous savez cette méthode toute particulière est vraiment un excellent exercice pour la mémoire et je suis persuadé que cela m’a beaucoup servi. Vers l’âge de 14 ans je travaillais 6 à 8 heures par jour animé par un seul but, jouer du violon à un haut niveau.
Votre passion pour le violon vous a-t-elle laissé le loisir d’aborder d’autres instruments?
J’étais un garçon curieux et je le suis toujours, cette curiosité musicale m’a poussé vers d’autres instruments; le piano tout d’abord à l’âge de 15 ans puis le trombone un an plus tard. Le son du trombone m’interpelait, ce son grave, rond qui se rapproche de la voix. Cet instrument avec lequel je jouais dans des cirques m’a permis de faire des expériences dans d’autres contextes et aussi de me familiariser avec la famille des cuivres.
 Avez-vous éprouvé un épanouissement plus complet en étant concertiste (j’ai entendu un enregistrement où vous interprétez le concerto d’Erich Wolfang Korngold) où soliste dans un orchestre?
Ce sont deux choses différentes avec des plaisirs différents mais toutes deux très intéressantes.
En tant que super soliste à la Philharmonique de Berlin vous avez dû rencontrer des musiciens extraordinaires. Racontez-nous quelques moments qui vous ont marqué.
Les plus grands interprètes sont venus jouer avec cet orchestre mais c’est Herbert Von Karajan qui m’a le plus profondément marqué. Je me souviens d’un ” Tristan et Yseult” au festival de Salzbourg peut-être en 1972 avec Herbert Von Karajan à la baguette il dirigeait cet opéra avec une émotion particulière et encore maintenant je me souviens avoir eu la chair de poule tout en jouant. Cette autre grande émotion est encore due à ce chef d’orchestre. J’ai oublié le programme joué mais c’était à Lucerne. Il y avait une telle atmosphère que les musiciens avaient des larmes dans les yeux. Il savait comme personne d’autre créer ces atmosphères  mais on ne savait pas dire à quoi cela tenait. On a beaucoup écrit à son sujet mais une chose est sûre, il était énormément respecté par les musiciens.
 Que ressent-on au sein d’un orchestre de cette qualité et de cette renommée?
Une grande fierté bien évidemment, c’était l’orchestre numéro 1 dans le monde, mais la façon de travailler était aussi primordiale. On ne jouait pas avec Herbert Von Karajan comme avec n’importe quel grand chef, il forçait les musiciens à s’écouter les uns avec les autres. En fait, nous faisions de la musique de chambre pour grande formation.
Quand vous a-t-il paru évident que vous seriez chef d’orchestre?
Les choses ne sont pas toujours évidentes et arrivent quelquefois sans que l’on y ait vraiment songé.
J’étais super soliste à l’Orchestre de Chicago, je devais avoir 22 ans; le chef d’orchestre Ferdinand Leitner dirigeait “Don Juan” de Mozart mais on voyait qu’il n’allait pas bien, il avait l’air malade et dirigeait de plus en plus lentement. A un moment il m’a fait signe et m’a donné sa baguette alors, j’ai dirigé. Dans ce moment là on ne pense à rien, seulement à arriver au bout de l’opéra.
Maître Leitner était vraiment malade, il est tombé et a été transporté à l’hôpital. Ce fut un moment, comment dire, assez stressant d’autant plus que les chanteurs étaient entre autres, Alfredo Kraus et Tito Gobbi, vous pouvez imaginer…
Plus tard je suis allé rendre visite à Maître Leitner et il m’a dit de penser à me mettre à la direction d’orchestre. Mais cet incident a eu d’autres répercutions. Herbert Von Karajan ayant lu le compte rendu dans la presse m’a invité à aller travailler avec lui. Une invitation qui ne se refuse pas bien sûr. Ma carrière a donc commencé par un remplacement “au pied levé”.
Pouvez-vous nous raconter un moment fort de votre carrière?
Au tout début, après avoir participé sans grand succès à deux concours Herbert Von Karajan pour la direction d’orchestre, la direction de la radio de Berlin m’a engagé pour diriger un concert. C’était pour moi une chance et le début d’une collaboration régulière.
Abordez-vous tous les orchestres de la même manière?
Chaque orchestre a sa façon de jouer, son caractère qui lui est propre mais si l’on parle d’un côté psychologique alors je vous réponds oui. Pour moi le travail est le même avec tous les orchestres. Nous tendons vers la recherche du meilleurs résultat. Mais il faut garder en mémoire qu’un chef d’orchestre ne doit pas abuser de son pouvoir et doit traiter les personnes avec respect; On ne doit jamais oublier que derrière chaque musicien il y a un être humain.
Avez-vous une préférence pour l’opéra ou le Symphonique?
 Non vraiment, tout est musique et lorsque je suis au pupitre seule m’intéresse l’interprétation de la partition.
 On dit que la musique est un langage mais vous parlez plusieurs langues, est-ce primordial pour le contact avec les musiciens?
 Absolument. Pour la compréhension tout d’abord, le contact plus direct et les échanges qui se font, pas seulement sur le plan musical. On ne peut pas se contenter de rester simplement sur le podium, on a réellement besoin d’échanges.
 Qu’elle est maintenant la plus grande difficulté pour l’opéra, avoir de grands chanteurs ou une mise en scène cohérente?
 Les deux problèmes se posent actuellement. Les chanteurs font des carrières plus courtes, ils chantent tout et trop rapidement et ont des problèmes pour continuer leur carrière. Quant aux metteurs en scène il y a là aussi un réel problème, on arrive à donner à voir au public avec le système de régie théâtre des opéras qui ne veulent plus rien dire visuellement et je pense qu’à long terme cela va nuire à l’opéra. Il faut être très vigilent.
Y a t-il un compositeur qui vous comble plus particulièrement?
 En tant que chef d’orchestre je répondrais non. Je ne dirige que ce que j’aime car pour moi diriger est un investissement total aussi bien émotionnel que cérébral. Il me serait impossible de diriger une musique que je ne comprendrais pas. Entendons-nous bien, je parle de diriger pas de battre la mesure. Alors je suis toujours en vibrations avec le compositeur.
 Qu’est-ce qui vous gêne le plus actuellement dans le monde artistique et plus spécialement dans la musique?
 Le marketing. Nous sommes dans une société de consommation et l’on consomme de la musique comme l’on va chez Mc Donald’s. C’est valable pour tous les arts, peinture, littérature. Ou vous êtes médiatisé ou vous ne l’êtes pas, le talent le professionnalisme n’entrent plus en compte. Il n’y a plus d’éducation véritable et les gens consomment ce qu’on leur donne c’est à dire n’importe quoi.
A t-on produit de grandes oeuvres depuis quelques décennies? C’est un grand dommage vous savez.
 La vie de chef d’orchestre vous paraît-elle difficile?
 Oui, bien sûr. Ce n’est pas une vie normale. Vous êtes toujours en déplacements, il y a beaucoup de fatigue et un travail continuel, toujours sur un autre projet alors que le précédent n’est pas achevé. On est dans une tension perpétuelle mais on ne peut pas faire autrement. C’est là qu’il faut avoir un cerveau bien structuré (dit-il avec un sourire).
 Si vous pouviez revenir en arrière y a-t-il quelque chose que vous changeriez dans votre parcours?
 Non, je ne crois pas. Tout était intéressant. J’ai débuté à une époque où la musique avait un grand rayonnement dans des orchestres prestigieux, une part de chance? peut-être, mais surtout énormément de travail.
 Vous venez de terminer Elektra à Marseille, nous direz-vous quelques mots à ce sujet?
 Oui, avec sincérité je vous dirai que j’ai eu beaucoup de plaisir avec cette production, mise en scène, chanteurs, orchestre enthousiaste tout ceci est très porteur et j’ose dire que ce spectacle a obtenu un grand succès.
 Un grand merci Maître pour ce temps passé avec nous.

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