Opéra de Marseille: “Les Troyens”

Marseille, 15 Juillet 2013
Pour cette dernière représentation des Troyens et  dernier spectacle de la saison, la salle est redevenue une de celles que l’on rencontrait lorsque les ” aficionados ” de cette ville éminemment lyrique s’affrontaient.
Une grande époque où le spectacle était aussi bien sur scène que dans la salle. Une époque où les spectateurs, tous de grands amateurs d’art lyrique, connaissaient la partition aussi bien que le compositeur et manifestaient au moindre demi-soupir coupé.
Ce soir les pour, les contre les coupures, les pour Alagna, les contre qui n’aiment pas ses fantaisies ont déchainé un public qui pour la plupart, ne comprenait rien à ce qu’il se passait mais qui, étant venu pour écouter leur chanteur bien aimé le défendait bec et ongles.
Comme à l’accoutumé dans ce genre de situation les ” bravi ” ont couvert les cris des trublions et le triomphe a été total avec plus de quinze minutes d’applaudissements; et c’est avec un bouquet de roses que notre Roberto national a quitté la scène.  Mais revenons à cette représentation qui, donnée en version concertante aurait dû se dérouler sur une mer plutôt calme.
Malgré la chaleur et la durée ( 5 heures ) le public était venu très nombreux écouter cette épopée racontée par Hector Berlioz. La musique de Berlioz est une de celles que l’on reconnait en quelques accords et son orchestration toujours grandiose et fournie est faite pour convenir à cette fresque héroïque traitée en deux parties: La prise de Troie et Les troyens à Carthage.
Grand amoureux de Virgile, Hector Berlioz écrit aussi le livret avec un soin tout particulier de la langue française; un texte intelligent rédigé en vers, ce qui donne un certain rythme; on est loin des paroles insipides de certains opéras. La musique évidemment est en rapport avec l’histoire racontée, vigoureuse, guerrière mais aussi sombre et douloureuse avec l’emploi des cuivres que Berlioz sait si bien mettre en valeur.
Cette richesse d’écriture se retrouve tout au long de l’ouvrage avec des alternances de ” duo et septuor ” où la partie des choeurs, traités comme des personnages à part entière, demande une grande puissance et un grand investissement. La distribution est à la hauteur de cette partition qui requiert des voix puissantes et des chanteurs performants.
Béatrice Uria-Monzon, très aimée du public marseillais et qui vient de chanter le rôle de Cléopâtre reste ici dans la lignée des grandes héroïnes de l’antiquité. Cette artiste au tempérament de feu prend ici le risque de chanter dans la même soirée et le rôle de Cassandre et le rôle de Didon. C’est sur le plan de la voix et de l’endurance une prouesse physique car lutter contre la masse des choeurs et la puissance orchestrale jusqu’à la dernière note reste une gageure. Elle est une belle Cassandre mais on peut encore lui reprocher son manque de diction qui fait que certains sons restent dans la gorge et coupent la ligne de chant, ou ses aigus un peu criés. C’est dommage car elle a des qualités et son timbre chaleureux rempli la salle. Un peu plus de souplesse dans les sauts d’intervalles ferait ressortir sa musicalité. Elle est nettement mieux lorsqu’elle chante piano, sa voix s’arrondit et devient plus sensible. le rôle de Didon est plus adapté à sa voix, le médium s’assouplit et ses attaques moins chantées en force deviennent plus sensuelles. Sans doute est-elle plus à l’aise dans cette tessiture plus haute. Elle nous fait entendre un très joli ” duo ” avec sa soeur Anna les deux voix s’accordent, même phrasé, même respirations, même style. Autre ” duo ” de charme celui qu’elle chante avec Enée ” Nuit d’ivresse et d’extase infinie ” chanté avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité. Son sens de la tragédie ressort mais enlève un peu d’émotion à son ” Je vais mourir ” qui est un peu trop présent.
Cela reste une performance.
Dans le rôle d’Anna, la mezzo-soprano Clémentine Margaine, fait ici une prestation très remarquée. C’est une voix magnifique et profonde aux graves chauds et sonores. Ses notes sont prises avec élégance et ses ornementations sont chantées avec style. L’étude du piano lui donne cette musicalité qui ressort dans chaque intervention, ainsi dans les ” duos ” avec Didon ou Narbal. Elle possède aussi bien les graves que les aigus chantés d’une voix homogène. Marie Kalinine chante le rôle d’Ascagne, malgré des aigus un peu courts et un vibrato un peu serré, sa voix reste intéressante et agréable.
Roberto Alagna était très attendu dans cette prise de rôle d’Enée où les aigus sont nombreux. Dès sa première entrée il impose sa voix chaude et lumineuse, bien projetée avec une diction toujours parfaite. C’est un rôle qui demande une voix large et puissante avec une homogénéité dans chaque registre. malgré le caractère guerrier de ses airs il chante avec beaucoup de musicalité et, sans dominer les autres chanteurs sa voix se fait entendre dans le ” septuor “. Investi dans ce personnage,Il donne rythme et vitalité à cet Enée aux aigus naturels qui ne paraissent pas le mettre en difficulté. Ce que lui reprochent certains puristes est cette habitude d’attaquer certaines notes par en dessous. Ce qui peut passer dans un ouvrage de Verdi peut choquer ici avec une musique de Berlioz chantée en français; mais surtout, ce que ses détracteurs lui pardonnent moins, ce sont les libertés que prend quelques fois  Roberto Alagna avec un public qui lui est tout acquis.
Son duo avec Didon ” Nuit d’ivresse et d’extase infinie ” est chanté en falsetto ce qui déstabilise un peu l’orchestre et le chef qui cherchent la balance sonore entraînant un léger décalage, il laisse une phrase en suspend pour la reprendre quelques mesures plus loin, après être sorti de scène, il revient pour chanter avec le choeur ” Italie! Italie! “. Caprices de star? Le rôle reste écrasant et peu de ténors s’y risquent. Ce sera tout de même un beau triomphe malgré la polémique.
Beau succès aussi pour Marc Barrard qui interprète Chorèbe. Toujours apprécié par le public, ce baryton, chante aussi bien les rôles sérieux que de composition. Il donne ici une interprétation très classique; sa voix grave et chaude est homogène avec une ligne musicale sans faille. Son vibrato, sans être trop large laisse résonner les notes et son souffle lui permet de finir ses phrases avec sensibilité dans son Air ” reviens à toi reine adorée.
Nicolas Courjal chante avec autorité le rôle de Narbal . Cette basse au timbre chaleureux toujours en progrès nous fait apprécier sa musicalité avec des ” crescendi “faits sans brutalité et des attaques nettes et sonores . Sa diction impeccable avec des respirations qui rythment ses interventions font que l’on apprécie ce chanteur à la voix sombre et au style mesuré.Alexandre Duhamel chante Panthée et Mercure d’une voix puissante et bien placée, avec de beaux graves et une belle diction. Ses interventions sont justes et musciales. Le ténor Gregory Warren qui chante Iopas et Hylasce nous permet d’entendre deux chants mélodieux. La voix n’est pas très puissante mais jolie et bien placée. Ses aigus sont assurés et son style est plaisant. Certainement gêné par la langue française il manque un peu de projection mais il chante avec beaucoup de musicalité apportant un peu de fraîcheur dans cet ouvrage. Le reste de la distribution est à la hauteur avec un Bernard Imbert toujours en forme, sa voix résonne et sa belle diction permet de comprendre le texte. Le joli ” duo ” avec Antoine Garcin dont les voix se marient très bien est chanté avec précision.
Le Choeur de l’Opéra de Marseille extrêmement bien préparé par leur chef Pierre Iodice fait ici une démonstration de son talent. Partie prenante dans l’ouvrage, les choeurs dialoguent avec les autres personnages tout en ayant aussi un rôle narratif. L’ouvrage perdrait de sa force sans un cadre de choeurs puissant et sonore; mais ici tout est à la hauteur de ce monument d’écriture, précision des attaques, puissance, homogénéité des voix et ce qui est plus rare, une diction parfaite. Chaque intervention des parties séparées garde sa puissance. Ils participent pour une grande part au succès. Grand succès aussi pour l’orchestre dirigé par le Maestro Lawrence Foster, très impliqué.
On remarque des attaques et des arrêts d’une grande netteté, avec des cuivres et un pupitre de trompettes précis, d’une justesse impeccable dans cette écriture toujours très fournie. L’orchestre est aussi considéré comme un interprète et ne se limite pas à un rôle d’accompagnateur. Le compositeur n’a pas seulement joué sur la partie sonore il a aussi écrit des passages beaucoup plus doux, telles les interventions en réponses du pupitre de cor. Mais le passage le plus tendre joué avec une musicalité extrême, Hector Berlioz l’a écrit pour le clarinettiste solo. Remarquablement interprété ce solo est composé comme un concerto où se retrouvent brio, musicalité, technique, il est composé pour faire ressortir la douleur d’Andromaque, et se fondre plus loin avec la voix de Cassandre où la suavité du son fait merveille. Un orchestre en grande forme, le quatuor très sollicité se fait remarquer par la rondeur des sonorités et des archets joués très ” à la corde “. On pourrait regretter des “forte ” un peu trop “fortissimo ” et une très grande puissance sonore  mais l’éclat des sonorités ne couvre jamais ni le choeur ni les solistes. Une fin de saison en ” fanfare ” mais avec de beaux moments de musique. Photo Christian Dresse

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