Marseille: Lawrence Foster & Misha Dichter

Marseille, saison symphonique 2013 / 2014 Le Silo.
Orchestre Philharmonique de Marseille
Direction Lawrence Foster
Piano Misha Dichter
Leonard Bernstein: Symphonie No 2. ” The Age of Anxiety ”
Maurice Ravel : “Rapsodie espagnole”; “Pavane pour une infante défunte”;”Alborada del gracioso”; “Boléro”
Marseille, 12 avril 2014

Après avoir dirigé la IXème symphonie de Ludwig van Beethoven dans cette même salle la semaine dernière, le Maestro Lawrence Foster retrouvait ce soir son orchestre pour un programme tout à fait différent, moins lourd, mais tout aussi intense ; et c’est avec la symphonie No 2 de Léonard Bernstein, que débutait ce concert.
Inspirée par le poème de W. H. Auden ” The Age of Anxiety ” , cette oeuvre a été composée entre 1948 et 1949, et revisitée en 1965 par le compositeur.
Cette symphonie est créée à Boston le 8 avril 1949, Léonard Bernstein est au piano et l’Orchestre Symphonique de Boston est dirigé par Serge Koussevitsky. La nouvelle version, avec cette fois le compositeur à la baguette dirigeant le Philharmonique de New York, avec Philippe Entremont au piano sera créée le 15 juillet à New York.
Originale dans sa conception, cette symphonie se scinde en deux parties: un prologue et 14 variations pour la première partie et une deuxième partie comprenant trois atmosphères différentes: The Dirge (largo), The Masque (vivace), et un épilogue (Adagio, Andante, Con Moto). Mais la plus grande originalité vient du fait qu’elle est écrite pour piano solo et orchestre, le pianiste dialoguant ou jouant en soliste. Bien qu’assez courte, cette symphonie arrive à faire un tout cohérent malgré les nombreux changements d’atmosphères.
Chaque variation reprenant le thème de la variation précédente relate les émotions et les réflexions de quatre personnes en proie à l’anxiété. La seconde partie est composée avec une idée toute différente, mais où les questions existentielles sont présentes ” que reste-t-il au delà du vide ? ” Une introduction à ce questionnement est jouée par deux clarinettes solistes dans un piano mystérieux, puis le piano prend la parole pour un dialogue de 30 minutes durant lequel Léonard Bernstein pose les questions sans vraiment donner de réponse.
Les 14 variations sont un prétexte à diverses atmosphères où chaque instrument donne une couleur différente. Une longue descente diatonique très épurée du piano, sur fond de petite harmonie joue l’apaisement. Il ne faut pas chercher une réelle ligne musicale, mais se laisser porter par cette succession d’images sonores où l’on sent poindre le Bernstein de West side story.
C’est par une écriture très Jazzy par moments, ou par l’emploi d’associations des sonorités de certains instruments que le compositeur joue sur les émotions exacerbées de l’auditeur. Dans cette partie, où le pianiste joue sur le déséquilibre des mesures 5/8 ou 7/8, le grand Bernstein apparaît, faisant éclater la lumière dans une formidable orchestration finale.
Lawrence Foster revient ici à ses racines américaines en dirigeant d’une baguette ferme une musique qui lui convient tout à fait, laissant la parole aux instruments solistes dans une recherche de sonorité particulière à chacun. Il réussit à instaurer un dialogue avec le piano qui prend souvent la parole pour de grands solos. Sans geste inutile, il obtient des nuances parfois extrêmes tout en gardant une pâte sonore qui fait ressortir le velouté des pianissimi. C’est un chef d’orchestre qui laisse jouer tout en maîtrisant les tempi et l’orchestre ; un orchestre qui suit avec souplesse les inflexions données par la baguette, aussi bien dans les nuances que dans le balancement Jazzy.
Misha Dichter interprète cette partition avec suavité, son jeu paraît facile tant il joue sans recherche d’effets avec un toucher délicat mais percutant qui donne à ses notes clarté et musicalité ; ses doigts, telles des pattes de chat se posent sur les touches produisant le lié de ses phrases musicales. Sans trop se regarder, le chef et le pianiste interprètent en parfaite entente, se servant de l’orchestre pour faire ressortir les sentiments voulus par le compositeur. Originale, moderne et pourtant classique, cette oeuvre peu programmée demande à être ressentie plus qu’écoutée.Très applaudi, Misha Dichter, nous offre en bis, la pièce la plus connue de la Suite Bergamasque de Claude Debussy : Clair de lune.
Nous retrouvons dans ce bis les qualités de ce grand musicien qu’est Misha Dichter, déjà appréciées tout au long de la symphonie : délicatesse du toucher, jeu perlé, musicalité, notes qui semblent couler avec fraîcheur. On pourrait simplement regretter que le côté très français de la musique impressionniste de Claude Debussy, ne se retrouve pas tout à fait dans cette interprétation, mais ce bis reste un moment de musique pure, très apprécié par l’auditoire.
La seconde partie du concert était consacrée à Maurice Ravel, mais à certaines de ses compositions faisant référence à l’Espagne et à sa musique ; compositions qui s’étalent entre 1899 et 1928.
Les trois premières oeuvres initialement écrites pour le piano, seront orchestrées plus tard par le compositeur. Seul le Boléro est originellement composé pour orchestre. Bien que ces musiques soient hispanisantes, on reconnaît l’esprit français dans leur écriture, et c’est ce côté très particulier qui est difficile à faire ressortir. Pour bien diriger la musique de Maurice Ravel, il faut garder en mémoire la personnalité du compositeur, homme raffiné, élégant, pudique et perfectionniste, pouvant écrire une musique suave et colorée. C’est en demi-teinte que cet extraordinaire orchestrateur fait ressortir ses sentiments jusque dans les fortissimi nuancés. Il y a toujours une double lecture.
Lawrence Foster l’a tout à fait compris, et dès les premières mesures de la Rapsodie espagnole, on sait qu’avec ce chef d’orchestre qui fait montre d’une grande souplesse, la musique de Maurice Ravel sera interprétée avec justesse ; jouant sur les tempi et les sonorités, il fait ressortir les atmosphères créées par le son particulier de chaque instrument et voulues par le compositeur : le piano des violons, l’équilibre des deux clarinettes jouant en solo, la plainte du cor anglais ou les éclats très nuancés des trompettes. C’est d’une grande finesse d’interprétation avec au quatuor, ce balancement joué sans exagération. Les contrastes faits sans brutalité font ressortir le côté subtil de la musique de Maurice Ravel, pour finir dans un éclat au son large.
La Pavane pour une infante défunte, est interprétée avec beaucoup de tendresse, de retenue et l’orchestre se fond dans le son velouté du cor solo. Dans cette pièce tout en nuances, Lawrence Foster sait faire respirer et faire attendre les notes qui arrivent sans précipitation. Pour Alborada del gracioso, c’est l’Espagne des ornementations, des castagnettes et des pizzicati qui font penser aux guitares que l’on entend. C’est le folklore sans les flonflons, la tendresse du basson et les couleurs hispaniques chaudes qui gardent un certain mystère. Tout est contenu dans cette aubade jouée sans lourdeur.
Le Boléro était réservé pour la fin du concert. Si cette pièce est l’une des dernières oeuvres écrites par Maurice Ravel, elle est aussi l’une des pièces musicales les plus jouées de par le monde. Oeuvre originale s’il en est, le Boléro, écrit pour un ballet met en opposition le rythme immuable joué à la caisse claire comme un leitmotiv, et une courte phrase musicale, reprise par chaque instrument soliste, posée sur ce rythme. Si cette oeuvre paraît simple, elle est tout à fait novatrice et difficile à interpréter.
D’une grande rigueur de rythme, chaque intervention soliste est une prise de risque. Des quatre pièces de Maurice Ravel jouées ce soir, c’est peut-être l’interprétation la moins aboutie. Sans doute aurions-nous aimé un peu plus de relief et de mordant dans l’accompagnement rythmique du quatuor et une caisse claire placée au milieu de l’orchestre pour profiter pleinement de ce rythme lancinant, mais la mise en valeur de chaque instrument soliste fait ressortir les sonorités amples et homogènes sur lesquelles on peut parfaitement imaginer le mouvement d’un danseur.
Lawrence Foster a su maintenir la tension présente jusqu’à la fin par un lent  crescendo libérateur. C’est un déferlement d’applaudissements, mettant à l’honneur chaque instrument soliste et plus particulièrement le trombone solo et la caisse claire solo. Une grande rigueur est demandée au chef d’orchestre qui a basé cette soirée sur la précision, la musicalité et les sonorités. Une belle soirée de musique.

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