Marseille: Andris Poga, Mayumi & Naomy Seiler en concert

Opéra de Marseille, saison 2015 / 2016
Orchestre philharmonique de Marseille
Direction musicale  Andris Poga
Violon Mayumi Seiler
Alto  Naomy Seiler
Gioacchino Rossini: “Guillaume Tell”, Ouverture
Benjamin Britten: Concerto pour violon, alto et orchestre
Dmitri Chostakovitch: Symphonie No 15 en la majeur
Marseille, le 21 novembre 2015
En cette soirée du 21 novembre, l’Opéra de Marseille nous présentait un programme de concert très original, mais surtout d’une cohérence rare. Si au premier abord le choix des compositeurs pouvait paraître étrange, c’est en regardant les oeuvres choisies que l’on pouvait apprécier la réflexion qui avait dû précéder ce choix. Des oeuvres peu jouées mais qui laissent apparaître des architectures similaires. Un double concerto Violon / alto basé sur des atmosphères, sans grandes cadences à la virtuosité époustouflante, et qui finit dans un long pianissimo ; la symphonie No 15 de Dmitri Chostakovitch, basée sur des couleurs, qui utilise de nombreux instruments solistes et qui se termine elle aussi dans un superbe pianissimo ; tout cela précédé par une ouverture, de toute évidence choisie pour son thème utilisé en référence par Chostakovitch dans sa symphonie. Cette continuité dans la démarche nous laissera dans une atmosphère ouatée assez confortable après les terribles événements vécus la semaine précédente à Paris. L’Ouverture de Guillaume Tell de Gioacchino Rossini, écrite en quatre parties telle une mini symphonie débute ce programme avec un solo de violoncelle accompagné par un quatuor, de celli toujours, qui fait ressortir les sonorités chaudes de cet instrument, magnifiquement interprété par une soliste dont le calme et l’intensité du vibrato posent les bases de cette ouverture, et utilisera les couleurs du son du cor anglais pour une atmosphère pastorale apaisée, après un orage où cuivres et cordes se déchaînent. Cette oeuvre qui se termine dans la joie d’un galop final fait, en douze minutes, le résumé de l’opéra. On apprécie la direction du jeune chef letton Andris Poga qui, d’une baguette claire et sans geste inutile, fait ressortir toutes les intensions du compositeur, laissant librement s’exprimer les instruments solistes tout en maintenant fermement cuivres et cordes dans le vivace final. le double concerto pour violon et alto composé par Benjamin Britten est une oeuvre de jeunesse écrite en 1932, alors que le compositeur est encore étudiant au Royal College of Music de Londres. Cette composition, oubliée pendant de nombreuses années, ne sera créée qu’en 1997 avec Kent Nagano à la baguette, longtemps après la mort du compositeur. C’est pourtant une oeuvre originale, déjà par l’atmosphère, puis par l’approche musicale et esthétique qui entrouvre la porte aux oeuvres majeures de Benjamin Britten ; ne retrouve-t-on pas quelques accords qui nous font penser à son opéra ” The Turn of the screw ” par exemple ? Basé sur les atmosphères et les sonorités, ce double concerto s’emploie à faire ressortir les teintes chaudes de l’alto dans un dialogue avec un violon qui sait rentrer dans le son de cet instrument. Aucun échange virulent entre les deux solistes, mais une conversation intelligente, entre deux personnes qui restent courtoises et amicales même si leurs points de vues sont quelquefois divergents, ponctuée par des interventions solistes comme pour étayer le propos. Il n’empêche que ces interventions souvent jouées avec des accents qui déstructurent les rythmes, démontrent, déjà, la grande maîtrise du jeune compositeur dans l’art de la composition. Si cette oeuvre peut paraître déconcertante dans son originalité, elle reste, malgré sa modernité, une oeuvre mélodieuse que l’on a plaisir à écouter et que l’on voudrait voir plus souvent à l’affiche tant les pièces écrites pour ces deux instruments concertants sont rares. Mayumi Seiler (violon ) et Naomi Seiler (alto), ont fondé très tôt avec leurs deux autres soeurs un quatuor à cordes, (le Quatuor Seiler). Faisant chacune des carrières séparées, elles se retrouvent souvent lors de concerts. Liées par la musicalité profonde des artistes qui ont l’habitude de jouer ensemble, elles interprètent ce soir ce double concerto avec aisance, élégance et un grand sens de l’esthétisme. Sous leurs doigts et leur unisson d’archets, les notes ont une résonance particulière ; sans les voir, on pourrait penser qu’une seule personne joue sur un instrument au registre étendu. Cette musique descriptive, parfois impressionniste, est jouée avec délicatesse sur des notes tenues à la clarinette qui entretiennent le mystère. Cette oeuvre pourrait s’apparenter à une pièce concertante pour plusieurs instruments car, si son écriture fait ressortir les deux solistes, leurs sonorités servent quelques fois d’écrin aux notes perlées du hautbois ou de la clarinette. Les bariolages d’archets, joués telles des broderies, ressortent avec finesse. Souplesse, intelligence dans l’interprétation, notes suspendues font de ce double concerto un moment de grâce joué avec délicatesse par deux artistes aussi belles que talentueuses. Un Bis bien choisi nous laissera dans cette atmosphère apaisée ; le 3ème mouvement du duo de Mozart en ré majeur, joué dans une communion de style et une même compréhension musicale, nous fera apprécier la sûreté de mains gauches, l’ensemble parfait des respirations et le petit côté enjoué et spirituel de Mozart. Un moment délicieux passé en compagnie de deux artistes qui jouent pour leur plaisir et le nôtre plus sûrement encore. Un immense bravo. Pour terminer ce programme, la symphonie No15 de Chostakovitch avait été choisie. Loin du bruit et des allusions au régime répressif de Staline, cette symphonie écrite dans un mode majeur, et malgré quelques références à la mort de Seigfreid (Ring de Richard Wagner), est plus mélancolique que pessimiste ; certains la voyant même comme une oeuvre autobiographique. Ses citations et références à d’autres oeuvres, d’autres compositeurs ne sont pas anodines ; ainsi l’Ouverture de Guillaume Tell citée dès le premier mouvement, pourrait bien, de part le sujet de l’opéra, ramener le compositeur à certains moments de sa propre vie. Mis à part Rossini, ou Wagner, Chostakovitch fera référence à Gustav Mahler ainsi qu’à certaines de ses propres oeuvres. Cette symphonie écrite en l’été 1971, alors que le compositeur est en convalescence, sera jouée pour la première fois à Moscou en 1972 sous la baguette de son fils Maxime. Divisée en quatre mouvements, cette oeuvre d’une grande originalité dans sa conception est aussi d’un grand intérêt musical. Le premier mouvement (un magasin où les jouets s’animent la nuit), nous amène aussi vers la mort, la disparition et la solitude, mais avec lenteur et sans trop de tragédie avec en mémoire des poésies populaires juives. Glockenspiel, woodblock, fouet, ces instruments sont là pour étayer certaines ambiances ou rythmer les longs passages joués par les instruments solistes ; le solo de violoncelle, interprété avec beaucoup d’intériorité pourrait même être une page d’un mouvement lent de concerto, alors que le violon solo dialogue d’une façon plus enjouée avec la clarinette. Tous les soli devraient être cités tant ils sont joués avec maestria, que ce soit au tuba au trombone où à la trompette ente autres, avec un choral de cuivres d’une grande spiritualité. L’homogénéité du quatuor est aussi à noter tant les atmosphères souvent changeantes sont abordées avec souplesse ou détermination. Comme dans le double concerto de Benjamin Britten, cette symphonie ressemble à une longue conversation où chaque instrument s’exprime avec ses couleurs, les cuivres approuvant tels des sages qui prendraient la parole. Les références à Richard Wagner sont bien amenées, passant des trombones aux cors pour, dans une atmosphère différente, arriver jusqu’aux violons. Etrange final, qui nous laisse dans une songerie paisible avec quelques notes de Glockenspiel en suspension. Les sonorités, les rythmes, les respirations ont marqué cette symphonie dirigée par un chef d’orchestre sobre qui a su insuffler aux musiciens à l’écoute sa propre vision de l’oeuvre tout en donnant une grande unité et beaucoup de profondeur à ces touches de couleurs et ces moments d’introspection. Un concert qui porte à la réflexion et à l’apaisement dans ces moments de troubles et de fracas. Une belle soirée de musique.

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