Marseille, Opéra municipal: “Così fan tutte”

Marseille, Opéra municipal, saison 2015 / 2016
“COSI FAN TUTTE”
Opéra-buffa en 2 actes. Livret de Lorenzo Da Ponte
Musique de Wolfgang Amadeus Mozart
Fiodiligi  GUANQUN YU
Dorabella  MARIANNE CREBASSA
Despina  INGRID PERRUCHE
Ferrando  FREDERIC ANTOUN
Guglielmo  JOSEF WAGNER
Don Alfonso  MARC BARRARD
Orchestre et Choeur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale  Lawrence Foster
Mise en scène  Pierre Constant
Décors  Roberto Platé
Costumes  Jacques Schmidt et Emmanuel Peduzzi
Lumières  Jacques Rouveyrollis
Marseille, le 19 avril 2016
Le public marseillais, bien connu depuis de nombreuses décennies pour être amateur de belcanto et de chant verdien, a confirmé ce soir, en cette première de Cosi fan tutte, qu’il était aussi fan de Mozart. Il faut dire que la longue ovation, saluant une production tout en fraîcheur et subtilité, était on ne peut plus justifiée. Cet opéra, dernier volet de la trilogie marquant la collaboration entre Wofgang Amadeus Mozart et Lorenzo Da Ponte, parle, comme les deux précédents ouvrages, de fidélité, mais sur un mode buffa, avec humour et légèreté. C’est une comédie napolitaine qui nous invite à la prudence en ce qui concerne la constance des sentiments amoureux féminins, mais qui pourrait aussi conduire les hommes à moins de suffisance. Pourquoi, après tout, avoir parlé du comportement d’un Don Juan ou d’un Comte Almaviva, et ne pas s’attarder sur la légèreté des femmes ? Mozart voulait-il être équitable? Cette oeuvre, inspirée d’un fait réel qui amusa les salons viennois de l’époque, est traitée avec beaucoup de finesse dans un échange complice entre livret et musique. Mais cet échange serait-il aussi percutant, si l’on ne voyait poindre sous chaque réplique ou phrase musicale, le plaisir et l’amusement que les auteurs ont pris à écrire cet ouvrage ? Certainement pas. Cette production de l’Atelier Lyrique de Tourcoing qui tourne depuis quelque temps déjà, est toujours empreinte de fraîcheur. Respectant l’époque et le texte, le parti pris du metteur en scène colle au propos et à la musique avec justesse et élégance. Nous sommes donc à Naples, ville proche de l’Orient, où toutes les rencontres sont permises, dans une époque où le badinage flirte avec l’insouciance. Jouant sur ces diverses atmosphères Pierre Constant nous transporte directement dans un hammam, lieu où les discutions entre hommes peuvent porter sur des sujet plus ou moins sérieux. Le décor unique de Roberto Platé évolue selon les lieux avec peu de changements. Les hauts murs nus, passent de la couleur bronze d’un bain turc, au beige doré de l’habitation avec de grandes persiennes qui filtrent la lumière ou qui s’ouvrent en une large baie. Décor sobre, minimaliste mais bien imaginé, permettant une évolution fluide et rythmée qui  donne du mouvement à la scène. Peu de mobilier aussi, un lit où paressent les deux jeunes soeurs rêvant à leur fiancé, une chaise, un petit miroir et une statue de douleur, un Saint Sébastien peut-être. Comment réussir avec si peu de choses à rendre le propos réaliste ? Une grande justesse, un zeste d’imagination et des lumières appropriées suffiront. Passant des rayons dorés qui traversent les persiennes à l’éclatant soleil qui éclabousse la dune ou aux bleutés du ciel, les éclairages de Jacques Rouveyrollis rythment les scènes. Les costumes de Jacques Schmidt et Emmanuel Peduzzi participent au dépouillement visuel voulu par le metteur en scène, tout en mettant en relief les personnages par la couleur des tissus. Le long manteau de Don Alfonso couleur lie de vin, porté sur une culotte de la même teinte, bouge avec les mouvements, les chemises blanches des deux soeurs s’animent de couleurs orientales, la robe très seyante de Despina s’orne d’un froncé vert et l’uniforme militaire bleu des amoureux se transforme en longs manteaux lorsque ceux-ci prennent l’apparence de touaregs, le visage dissimulé dans de longs turbans. Ce côté épuré donne un air de modernité à cette mise en scène, tout en lui conservant les caractéristiques de l’époque. Sans rien changer au texte, et en accord avec la partition, Pierre Constant a su éviter longueurs et ennui en donnant aux chanteurs ce souffle mozartien qui permet de jouer avec naturel entre les nombreux Airs. Un travail de metteur en scène de théâtre, qui s’appuie si bien sur la partition musicale que l’on ne distingue plus le théâtre du chant, ni le chant du théâtre, aidé en cela par un plateau d’une grande homogénéité.
Guanqun Yu
est une Fiordiligi à la voix de soprano percutante dont les aigus assurés ne sont jamais stridents. Très à l’aise, trilles et vocalises sont chantés avec légèreté. Si elle a la voix du rôle, elle  a aussi le physique de cette jeune fille qu’elle interprète avec fraîcheur et naturel, sans jamais forcer le personnage. Sensible dans ses Airs, elle est aussi à l’écoute pour les duos et les ensembles qu’elle chante avec beaucoup de musicalité. Sans être encore une immense mozartienne, Guanqun Yu a trouvé les respirations spécifiques à cette musiques avec de belles longueurs de souffle et de jolis portamenti. Marianne Crebassa prête, avec vivacité, sa voix à Dorabella. Bien qu’encore très jeune, cette mezzo-soprano française a déjà chanté dans de belles maisons d’opéras et de grands festivals, sous la baguette de chefs d’orchestre renommés. Dotée d’une voix puissante et colorée, elle investit le rôle avec justesse et une grande mise en place. Peut-être demanderait-on un peu plus de souplesse dans les attaques pour un style plus pur, mais elle fait preuve d’une belle musicalité en retenant sa voix dans ses duos avec Fiordiligi, avec des respirations pensées dans une même esthétique musicale. Et pour ce trio féminin, c’est Ingrid Perruche qui est la Despina vive et pétulante. Drôle dans ses interprétations du docteur ( déguisée en none portant cornette ), ou du notaire, elle fait preuve d’une grande justesse d’interprétation ; mais, c’est surtout pour son joli phrasé mozartien avec nuances et rallentando bien menés qu’elle est remarquée. Avec style et impertinence, elle équilibre ce trio vocal. Frédéric Antoun, que nous avions déjà apprécié dans les rôles du Prince charmant et de Lindoro ( Cendrillon, L’italiana in Algeri ) sur cette même scène, nous prouve ce soir qu’il est aussi à l’aise dans les partitions de Jules Massenet ou de Gioacchino Rossini que dans Mozart. Ce ténor vaillant à la voix claire, nous propose un Ferrando dont le physique approprié sert le personnage. Si son jeu fluide participe au tempo soutenu de l’ouvrage, il est vocalement un Ferrando de tout premier ordre. Sa voix homogène au timbre agréable, lui permet des aigus assurés, des graves qui résonnent, mais aussi des récitatifs dans un médium mélodieux. Son style et sa ligne musicale ressortent dans ses Airs, et ” Un’aura amorosa ” , chanté avec sensibilité est un moment de grâce. A l’aise et contrôlant sa voix, il sait se fondre dans les ensembles. C’est le baryton basse Josef Wagner qui est son compère Guglielmo. Doté d’une voix puissante et sonore, au timbre profond et rond, il se fait entendre sans jamais forcer. Dans un joli phrasé et un style très mozartien, il chante Airs et Duos avec beaucoup d’aisance, et joue avec humour se servant de son physique qui lui permet cette suffisance masculine. Une belle diction, des aigus assurés et chaleureux et des graves sonores, font de Josef Wagner un superbe Guglielmo. Marc Barrard était ici Don Alfonso. Habitué des rôles de composition, il est scéniquement très bien. Mi sérieux, mi goguenard, il est aussi très en place vocalement. Si sa voix ne possède pas un ambitus assez large pour faire résonner les graves d’un rôle écrit pour une basse, Marc Barrard, en revanche, utilise son registre médium avec beaucoup de style, rendant les récitatifs mélodieux ou incisif. Il est le troisième larron ; manipulateur mais sympathique, il s’autorise certaines privautés avec panache et humour. Se fondant dans l’esthétique musicale ambiante, il chante avec un grand sens de la musique et se coule avec justesse dans l’espace et la mise en scène. La seule chose que nous regrettons dans cette production originale qui nous a séduits, est le sous emploi du choeur. Certes, les interventions sont courtes et pas indispensables à la compréhension de l’ouvrage, mais si Mozart a pris soin de composer quelques lignes, pourquoi cacher les chanteurs dans des loges d’avant-scène, derrière un rideau noir opaque qui étouffe le son, rendant les voix peu homogènes et sans réverbération ? C’est dommage. Nous devons ici saluer le beau travail de Lawrence Foster, directeur musical de l’orchestre, qui a su réunir chanteurs et musiciens dans sa propre vision de l’oeuvre. Ici, aucun temps mort. Dès les premiers accords, le ” la ” est donné, mais aussi le tempo, avec en prime la légèreté d’un Mozart chahuteur. Rapides, les notes de l’ouverture s’écoulent, retenues par une baguette ferme qui sait faire preuve de souplesse. Une ” baguette ferme dans un étui de velours ”  pourraient être les maîtres mots de ce chef d’orchestre dont le métier et la musicalité font qu’il va à l’essentiel en osmose en cela avec le metteur en scène. Très habitué maintenant à ses demandes, l’orchestre répond instantanément aux changements de couleurs, de nuances, laissant passer les voix et respirant avec les chanteurs. Mais, c’est par le son qu’il a su trouver, que l’orchestre se fait le plus remarquer, aussi bien au quatuor que dans les passages joués par la petite harmonie seule. Un grand bravo donc à l’unité de son des musiciens, et plus particulièrement aux cornistes et au timbalier qui ont  trouvé la juste couleur de l’ensemble de l’orchestre. Une représentation très applaudie, ovationnée même, tant cette production, qui réunissait un plateau très jeune, a pu pendant près de trois heure soutenir l’attention d’un public conquis. Un Cosi fan tutte qui ne vieillit pas et que l’on reverrait tout à fait volontiers si cette production revenait.Une représentation digne des plus grands festivals. Photo Christian Dresse

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