Festival d’Aix-en-Provence 2016: “Oedipus Rex” & “Symphonie de Psaumes”

Grand Théâtre de Provence, Festival d’Aix-en-Provence 2016
“OEDIPUS REX”
Opéra-oratorio d’après Sophocle, livret de Jean Cocteau traduit en latin par le cardinal Jean Daniélou. Texte parlé : adaptation d’après Sophocle par Petter Sellars, traduite en français par Alain Perroux et Vincent Huguet
“SYMPHONIE DE PSAUMES”
Musique   Igor Stravinsky
Oedipe JOSEPH KAISER
Jocaste VIOLETA URMANA
Créon / Tirésias / le Messager SIR WILLARD WHITE
Le Berger JOSHUA STEWART
Antigone (récitante)PAULINE CHEVILLER
Ismène (danseuse) LAUREL JENKINS
Choeurs Orphei Drängar, Gustaf Sjökvist Chamber Choir, Sofia Vokalensemble
Orchestre Philarmonia Orchestra
Direction musicale Esa-Pekka Salonen
Chef de choeur  Folke Alin
Mise en scène Peter Sellars
Sculptures Elias Sime
Costumes Dunya Ramicova / helene Siebrits
Lumière James F.Ingalls
Aix-en-Provence, le 15 juillet 2016
Le Festival d’Aix-en-Provence aime à nous proposer des oeuvres aux styles divers ; ainsi, après Mozart ( Cosi fan tutte ) et Debussy ( Pelléas et Mélisande ), c’est Stravinsky, avec Oedipus Rex et La Symphonie de Psaumes, qui était au programme de ce soir. C’est à Peter Sellars que nous devons cette association ; en effet, le metteur en scène se sert de la musique liturgique de cette symphonie pour illustrer Oedipe à Colonne et clore ainsi ce diptyque. Igor Stravinsky, qui aimait les formes musicales pures, s’inspirait souvent du son et du rythme des syllabes ; il mettra dans sa pièce Oedipe Rex, une certaine distance dans la représentation avec un texte en français, pour le récitant, et les paroles chantées en latin. Il collabore avec Jean Cocteau qui, en plus d’avoir écrit le texte d’après Sophocle, sera aussi le récitant dès la création à Paris le 30 mai 1927 au Théâtre Sarah Bernhardt, en version concert. Peter Sellars, qui nous avait donné l’an dernier, lors du Festival d’Aix-en-Provence 2015 une magistrale interprétation de Yolanta et Perséphone, retrouve ici le théâtre grec avec narratrice et Choeur. Dans un style dépouillé, loin des grands effets théâtraux, il nous raconte l’histoire de ce roi malheureux dont le destin se joue. pour rester au plus près de la tragédie antique, le metteur en scène nous propose un jeu assez statique, avec les lumières de James F. Ingall aux tons bleutés plus pu moins éclatants, et les costumes de Dunya Ramicova/Helene Siebrits, qui n’habilleront à l’antique que Jocaste, Ismène, Antigone et Créon, Oedipe portant un costume gris d’une belle coupe moderne. mais le propos ne tient pas seulement à ce genre de détails. Elias Sime, par contre, nous propose des sièges et des masques sculptés d’une beauté hiératique, seul luxe dans ce dépouillement. Les effets viendront de la musique et de l’emploi du choeur qui se servira avec autant de force du langage parlé, que du langage des signes. Ce choeur d’hommes, justement, très fourni, très investi, donnera, avec peu de déplacements, une puissance extraordinaire et glaçante due simplement à l’impact des voix. Face à la voix d’Antigone, Pauline Cheviller, récitante à la diction parfaite au timbre profond et animée d’un feu intérieur, la voix d’oedipe, son père, qui fait ressortir les doutes, la colère et même la peur qui animent le personnage. Voix claire et puissante du ténor Joseph Kaiser à la technique parfaite, pour cette écriture éclatée, qui prendra de l’assurance au fil du temps, portée par la sûreté d’émission du choeur. Belle présence et justesse des mouvements rendront le personnage très crédible et même humain. La voix de Violeta Urmana fait ici merveille, et donnera à Jocaste une dimension toute tragique. Cette soprano aux éclats wagnériens tire de sa voix ronde des aigus d’une puissance exceptionnelle et, ligne de chant, et longueur de souffle ne souffriront d’aucune baisse de tension dans les changements de registre. Sir Willard White donnait vie aux personnages de Créon, Tirésias et le Messager. Cet immense artiste, que nous avions apprécié dans le rôle de Wotan ( Trétralogie, Richard Wagner ) sur cette même scène sous la baguette de Sir Simon Rattle, fait montre ici d’une belle présence et d’une grande intelligence du chant. Si sa voix de basse fait résonner les graves, ses aigus puissants et tenus sont d’un éclat terrifiant. Chanteur, mais aussi acteur confirmé, Willard White laisse passer avec naturel la tension contenue dans le texte. Joshua Stewart prêtera sa voix de ténor au berger, pour quelques phrase sonores et un échange homogène avec Willard White. Les quelques pas de danse gracieusement exécutés par Ismène (Laurel Jenkins), viendront alléger la tension contenue dans l’oeuvre. Et les lumières baissent, alors que l’obscurité enveloppe Oedipe à jamais…..
Dans la Symphonie des Psaumes, nous retrouvons un Oedipe errant, avec Antigone comme récitante, dans un décor blanc où seul un cadre lumineux rompt la vacuité de la scène. Cette prière à Dieu, composée par un Stravinsky traversant une période de mysticisme, prend place tout naturellement en cette seconde partie. Le choeur auquel les voix de femmes se sont jointes a gardé toute sa force et sa puissance. La netteté des voix, dans un fugato précis, le velouté de la masse vocale dans le piano ou un vibrato commun, donnent à ce choeur de haute tenue, éclat, tendresse et mystère. Joliment chorégraphiés, les pas d’Ismène flottent au-dessus de la musique. Esa-Pekka Salonen était à la tête d’un Philharmonia orchestra majestueux d’ensemble et de compréhension musicale. Si nous avions trouvé ce chef d’orchestre un peu trop présent et pas assez éthéré dans la musique de Claude Debussy      (Pelléas et Mélisande), nous devons reconnaître qu’ici, en plus d’être d’une grande efficacité, il fait ressortir la musicalité aussi bien que le mystère contenus dans la musique de Stravinsky. Avec une battue claire et esthétique, il ne laisse rien au hasard et dirige chaque intervention avec précision. Du solo de hautbois, à la flûte en fugato, chaque instrument soliste adapte sa sonorité pour une continuité sonore. Chef et orchestre ont fait de cette représentation un moment de musicalité intense dédié, par Bernard Foccroulle Directeur général du Festival d’Aix-en-Provence, à toutes les victimes de l’attentat du 14 juillet à Nice. Une soirée longuement applaudie, placée sous le signe de l’émotion et de l’élévation collective des âmes. Photo Vincente Beaume