Opéra de Marseille: “Lakmé”

Marseille, Opéra, saison 2016 / 2017
“LAKMÉ”
Opéra en trois actes, livret d’Edmond Gondinet et Philippe Gile
Musique de Léo Delibes
Lakmé SABINE DEVIEILHE
Malika MADJOULINE ZERARI
Mistress Bentson CECILE GALOIS
Ellen ANAÏS CONSTANS
Rose EMMANUELLE ZOLDAN
Nilakantha NICOLAS CAVALIER
Gérald JULIEN DRAN
Hadji LOÏC FELIX
Frédéric MARC SCOFFONI
Un Domben REMI CHIORBOLI
Un Chinois JEAN-VITAL PETIT
Un Kouravar DAMIEN SURIAN
Danseuses SUZEL BARBAROUX, MAUD BOISSIERE, IVANA TESTA
Orchestre et Choeur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale Robert Tuohy
Chef de Choeur Emmanuel Trenque
Mise en scène Lilo Baur
Scénographie Caroline Ginet
Costumes Hanna Sjödin
Lumières Gilles Gentner
Chorégraphie Olia Lydaki
Marseille, le 3 mai 2017
Les représentations de Lakmé sont dédiées à la soprano américaine Kathleen Cassello, décédée le 12 avril 2017. Il semblerait que les opéras français soient de nouveau à la mode, c’est une très bonne chose, et la production de Lakmé, tout d’abord donnée à l’Opéra comique, et qui tourne depuis un certain temps déjà, le confirme à chaque représentation en affichant un taux de remplissage des salles maximum. C’est donc cette production qui vient ce soir réjouir le public marseillais. Cet opéra de Léo Delibes, créé avec succès à l’Opéra comique en 1886 y sera joué plus de mille fois. Il faut dire qu’il présentait tous les codes à la mode à cette époque : de grands airs, avec ces notes staccato que l’on appelait des “cocottes” et un exotisme certain ; les histoires racontées par Pierre Loti ou Théodore Pavie, viendront nourrir l’imaginaire de Léo Delibes. Les amours entre jeunes personnes de cultures différentes étaient vouées à l’échec et Lakmé, cette Juliette hindoue, payera de sa vie cet amour interdit. Il en sera de même pour Madama Butterfly qui avait aussi inspiré Pierre Loti et Giacomo Puccini. Très apprécié pour ses musiques de ballet, Lakmé consacrera Léo Delibes en tant que compositeur lyrique. Avec de grands airs, un livret cohérent au texte intelligent et poétique, et une orchestration fournie qui respecte les chanteurs, cet opéra restera l’un des fleurons de l’art lyrique français. Cette production déjà vue à Toulon en 2014 n’a pas changé, elle prend simplement une autre dimension sur cette scène plus large. Assez minimaliste, la scénographie de Caroline Ginet laisse ici plus d’espace à l’évolution des personnages. Des idées, certes, des bonnes et des moins bonnes. Celle de l’acte I qui met en scène une butte de terre où Lakmé et Malika viennent présenter leurs offrandes nous semble toujours aussi incongrue. Pourquoi mettre en danger des artistes qui grimpent et descendent cette pente de terre, alors qu’ils doivent chanter, pour un résultat aussi moyen ? Le décor de l’acte II se veut plus original ; pourquoi pas ? Un temple qui change au gré des lumières et une place de marché, évoqués par un grand portant où s’entassent des batteries de casseroles et de plats, souvent présents sur les marchés indiens, qui s’élèvera dans les cintres pour un changement à vue. L’acte III est certainement le plus réussi scéniquement. Un arbre aux longues branches protectrices, telles des lianes, descend des cintres. Décor poétique s’il en et, où quelques loupiotes figurent les étoiles. Les lumières de Gilles Gentner nous semblent plus éclatantes , faisant ressortir avec plus de relief les costumes que nous avions trouvés assez ternes à Toulon. Par des jeux de transparence et de contre jour, nous voyons des couples d’amoureux allant boire à la source sacrée ou des soldats partant pour le combat. Dans cette production, ce sont les lumières qui nous semblent le plus réussies, sublimant même certaines scènes. Les costumes de Hanna Sjödin, par contre, manquent toujours de réalisme et d’originalité. Pas de saris, mais des shalwar kameez du nord de l’Inde aux couleurs vives pour Lakmé et Malika, qui contrastent avec les tenues du peuple ou de Nilakantha aux teintes naturelles assez ternes qui ne correspondent en rien à la vision d’une Inde colorée. Gérald et Frédéric, les officiers anglais, ont des uniformes peu seyants qui n’évoquent pas l’armée britannique, quant aux jeunes filles anglaises Ellen et Rose, ainsi que Mistress Bentson, leurs robes paraissent sorties d’un livre d’images. C’est sans doute l’idée première, car tout ici, de la bicyclette de la gouvernante au triporteur du marché, tout semble une illustration picturale pour un conte ; finalement c’est assez réussi dans une évocation qui cadre avec une musique interprétée avec mesure et sensibilité. Pour cette mise en scène sans trop de falbalas exotiques, où le kitsch flirte avec l’onirique, des artistes au top niveau allaient donner vie avec talent et homogénéité à cette histoire, loin de l’idée du star système. Et pourtant, Sabine Devieilhe, que nous avions applaudie à Toulon en 2014, est devenue une Lakmé incontournable et ses interprétations sont maintenant une référence. Deux fois lauréate aux Victoire de la Musique en 2013 et 2015, Sabine Devieilhe a un parcours superbe depuis qu’elle avait interprété le rôle de Serpetta dans La finta giardiniera de Mozart au Festival d’Aix-en-Provence, en 2012 ; interprétation qui nous avait fait écrire qu’une belle carrière s’ouvrait à elle. Ses qualités premières se retrouvent ici, travaillées, amplifiées, laissant poindre une maturité qui n’a rien enlevé à sa fraîcheur et à la fluidité de son style. Il est vrai qu’en plus d’une voix adaptée à l’écriture, c’est la compréhension de la musique et du personnage que nous retiendrons. Elle a l’aisance scénique et vocale des chanteuses qui ont souvent interprété le rôle sans avoir perdu ni la candeur ni la perfection technique. Quelle plus jolie Lakmé que Sabine Devieilhe ? Délicate, avec une voix limpide, elle passe du staccato au contre mi avec facilité dans une homogénéité de voix qui donne cette impression de jouer avec les difficultés. Aussi à l’aise dans l’air des “Clochettes”, feu d’artifice de notes cristallines, que dans les phrases plus lyriques chantées sans emphase mais avec une grande musicalité, sa voix de colorature garde un timbre coloré jusque dans les vocalises et les trilles d’une extrême légèreté. Beaucoup d’émotion dans ses duos avec Gérald, chantés avec retenue dans une sensibilité au bout des lèvres, ou dans le duo “des fleurs” avec Malika, pour nous, un moment de perfection de style et de musicalité. Sabine Devieilhe est une artiste qui offre au public toutes les facettes de son talent avec simplicité et générosité. A ses côtés, la mezzo-soprano Madjouline Zerari, à la voix ronde et profonde, s’impose comme une Malika à la hauteur de lakmé, avec qui elle partage ce fameux duo dans une même sensibilité et des respirations à l’unisson. La soprano Anaïs Constans est une Ellen à la voix agréable, percutante et timbrée et aux aigus assurés, qui chante avec beaucoup de fraîcheur et de jolies prises de notes. La voix projetée de la mezzo-soprano Emmanuelle Zoldan, qui interprète Rose, résonne dans une diction précise et sonore qui s’intègre dans le quintette musical. Cécile Galois, qui était déjà Mistress Bentson à Toulon en 2014, est une gouvernante qui fait preuve d’un grand professionnalisme tout en faisant entendre une voix de mezzo-soprano bien placée et sonore dans un jeu juste et rythmé. Le Ténor Julien Dran, que nous avions beaucoup apprécié alors qu’il interprétait Tebaldo dans I Capuleti e I Montecchi de Bellini le mois dernier, chante ici dans un français parfait. Son Gérald a de l’allure mais plus en retenue, il n’est plus cet italien bretteur, mais un jeune homme amoureux, impressionné par des sentiments qui le dépassent. Un joli phrasé, une grande justesse mais surtout un style français aux nuances sensibles unies aux bariolages de la clarinette solo. Sa voix pourrait, peut-être, être plus large, mais ses duos avec Lakmé sont chanté dans une même esthétique musicale et c’est ce qui fait le charme de cette interprétation où les sentiments sont exprimés avec retenue. Sans recourir au falsetto, ses aigus percutants sont chantés avec une belle longueur de souffle. “Prendre le dessin d’un bijou.. Fantaisie aux divins mensonges” à l’acte I, interprété dans un souci d’homogénéité est empreint de délicatesse, mais la fougue amoureuse donnera plus de vigueur à la cantilène de l’acte III “Lakmé ! Lakmé ! Ah! viens dans la forêt profonde”, restant toutefois dans une ligne de chant très mélodieuse. Nicolas Cavalier prête sa voix profonde de basse au prêtre brahmane Nilakantha. De la présence, de l’allure ; c’est avec une diction irréprochable que Nicolas Cavalier impose son personnage ; moins paternel que ne l’était Marc Barrard à Toulon, il reste ici fixé sur cet homme vengeur qui ne s’humanisera pas non plus devant la mort de Lakmé sa fille. Sa voix timbrée aux aigus sonores sans forcer, s’exprime avec puissance et sûreté et son air “Lakmé ton doux regard…” de l’acte II, est chanté dans une voix homogène aux aigus affirmés. Sa technique sans failles lui procure cette aisance vocale qui donne du relief à ses nuances. Nous l’aimerions toutefois, un peu plus passionné dans ses interprétations.Marc Scoffoni que nous avions déjà apprécié alors qu’il était Le Chevalier des Grieux dans “Le portrait de Manon” en 2015, est ici Frédéric. Sa voix de baryton, agréable,  sonore, et son aisance scénique donnent une présence à ce rôle. Et c’est dans une belle communion vocale qu’il donne la réplique à Gérald avec une voix forte et projetée. Loïc Félix malgré un rôle chanté très court fait preuve, comme dans chacune de ses prestations, d’un grand professionnalisme et d’une belle musicalité. Rôles graves ou plus empreints de drôlerie, la voix garde son timbre dans de jolis phrasés. les artistes du Choeur, toujours bien préparés par Emmanuel Trenque, font preuve d’une grande adaptation scénique, se conformant aux désirs du metteur en scène qui les fait bouger, se figer ou chanter derrière les portes pour un bel effet sonore. Avec des interventions rythmées ou plus sensibles, le Choeur de l’Opéra de Marseille fait preuve encore une fois d’un bel investissement. Olia Lydaki a signé avec intelligence la chorégraphie des trois bayadères. Dans de jolis mouvements de bras et de mains, elles offrent des tableaux aux accents orientaux dans des costumes jaunes qui donnent du relief à la scène du temple et dans des lumières de kaléidoscope. L’Orchestre de l’Opéra de Marseille était placé sous la baguette du chef Robert Tuohy. On peut d’emblée se poser la question : pourquoi inviter un chef d’orchestre américain pour diriger un opéra aussi français que Lakmé avec un plateau qui chante si bien dans cette langue? Quoiqu’il en soit, nous retrouvons avec plaisir la sonorité de l’orchestre qui revient avec facilité à la musique française avec un quatuor homogène au staccato précis, un pupitre de cor qui fait entendre des sonorités chaudes, un hautbois aux accents orientaux, ou une clarinette aux couleurs moelleuses. Nous regrettons une direction aux gestes trop larges qui fait quelquefois sonner l’orchestre trop fort, bien que respectant la ligne musicale des chanteurs. Mise à part cette réserve, nous apprécions la cohésion entre le plateau et l’orchestre qui permet à cet ouvrage de laisser passer les harmonies et les inflexions toutes françaises contenues dans la partition. L’homogénéité des voix et de l’interprétation fait que l’opéra présenté ce soir a définitivement conquis le public par le talent des artistes et la fraîcheur qui transparaît dans chaque tableau. Russes italiens, français, les ouvrages présentés sur la scène de l’Opéra de Marseille sont décidément réussis. Une soirée qui s’est conclue sur de longs applaudissements ponctués de bravos. Photo Christian Dresse

 

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