Aix-en-Provence Festival 2017: “The rake’s progress”

Aix-en-Provence, Théâtre de l’Archevêché, saison 2017
“THE RAKE’S PROGRESS”
Opéra en trois actes, livret de Wystan Hugh Auden et Chester Simon Kallman, d’après William Hogarth
Musique Igor Stravinski
Ann Trulove  JULIA BULLOCK
Tom Rakewell PAUL APPLEBY
Nick Shadow  KYLE KETELSEN
Nick Shadow 2, le Gardien de l’asile  EVAN HUGHES
Trulove DAVID PITTSINGER
Mother Goose HILARY SUMMERS
Baba la Turque ANDREW WATTS
Sellem ALAN OKE
Orchestre de Paris
Choeur English Voices
Direction musicale Eivind Gullberg Jensen
Chef de Choeur   Tim Brown
Mise en scène  Simon McBurney
Dramaturgie  Gerard McBurney
Décors Michael Levine
Costumes Christina Cunningham
Lumière Paul Anderson
Vidéo Will Duke
Chorégraphie, collaboratrice à la mise en scène   Leah Hausman
Aix-en-Provence, le 18 juillet 2017
Après Carmen et Don Giovanni, le Festival d’Aix-en-Provence fait une incursion dans le domaine lyrique d’Igor Stravinski, avec son Rake’s Progress. C’est William Hogarth et ses huit tableaux éponymes qui vont inspirer le compositeur russe. Tom Rakewell est-il un Don Juan sans trop d’envergure qui succombera à ses faiblesses, et Nick Shadow un Méphistophélès plus manipulateur que démoniaque ? Toujours est-il que nous assistons à un spectacle réussi dans une mise en scène amusante, novatrice et de bon goût, avec un plateau homogène, sans grands éclats de voix peut-être, mais qui, dans cette dernière oeuvre de la période neoclassique du compositeur où les références à Wolfgang Amadeus Mozart sont nombreuses, avec des récitatifs accompagnés au clavecin, nous emmène loin, très loin du sacre du printemps, avec un orchestre qui sait, lui aussi, se mettre au diapason. Simon McBurney qui nous avait présenté une Flûte enchantée dans une mise en scène sur scène ouverte au Grand Théâtre de Provence en 2014, enferme ici les acteurs dans une boîte en papier blanc. “La scène est une page blanche sur laquelle tout peut arriver” écrit-il. En fait, avec beaucoup d’intelligence et d’imagination, il traite le sujet avec plus de légèreté qu’on ne le ferait pour un Don Giovanni de Mozart, ou un Faust de Charles Gounod. Cette boîte blanche s’anime au fil des atmosphères et de la progression des évènements. Nous sommes  projetés dans la campagne anglaise par des vidéos en noir et blanc ou en couleurs, clin d’oeil à l’oeuvre de William Hogarth, aussi bien peintre que graveur, ou plus simplement liées aux humeurs d’Ann Trulove qui fait défiler la projection ? D’autres vues animeront la scène : Londres et ses étages de bureaux, son métro et ses clochards, ou même des stèles de cimetière. Les lumières de Paul Anderson donnent du relief avec des éclairages crus pour un papier blanc plus éclatant, ou plus tamisés selon les scènes. les costumes de Christina Cunningham sont modernes avec des tailleurs pour dames dans les moments de prospérité et de travail, des vêtements plus riches pour jeunes gens venus participer aux enchères, ou simplement des dessous subjectifs. N’oublions pas non plus les tenues plus excentriques de Baba la Turque en logues robes blanches et le costume rose de Tom Rakewell prêt pour ses noces. Si l’on trouve des moments de provocation où les personnages très, très déshabillés défilent dans le lit de ce Don Juan de pacotille, d’autres seront plus tendres avec Ann Trulove jouant les anges rédempteurs, ou tout simplement plus dramatiques alors que Tom Rakewell sombre dans la folie à l’intérieur de ce cube blanc digne d’un hôpital psychiatrique. Simon McBurney joue sur le coté burlesque avec une Baba la Turque excentrique aux longues moustaches rousses et tout le bric-à-brac qui constitue son mobilier et qui prend possession de la scène en perçant murs et plafonds ; un joli moment de divertissement qui s’inscrit avec justesse dans l’esprit et la musique d’Igor Stravinski.  Du côté des voix, nous apprécions les chanteurs qui se coulent dans les personnages avec talent et naturel. Julia Bullock est une Ann Trulove dont la voix posée et claire est projetée avec soin dans un joli timbre coloré aux accents douloureux. Elle possède une voix solide aux aigus sûrs qu’elle sait rendre plus sensible dans les duos. Hilary Summers est une Mother Goose de caractère, dont le physique donne de l’allure au personnage. Elle fait résonner sa voix de contralto avec précision dans une belle projection. Le rôle de Baba la Turque est confié au contre-ténor Andrew Watts. De l’allure aussi et un jeu efficace qui rend ce personnage amusant et burlesque sans ostentation ; une “Conchita Wurst” d’opéra. Sa voix agréable aux aigus amples passe sans forcer avec des sons bien projetés. Des prises de notes musicales et un passage a cappella chanté d’une voix sûre, le feront très apprécier du public. le jeune ténor Paul Appleby, qui fait en 2017 ses débuts au Metropolitan Opera de New York dans le rôle de Don Ottavio, aussi bien qu’au Festival d’Aix-en-Provence, est ici avec bonheur Tom Rakewell, ce jeune homme paresseux et insouciant, qui va jusqu’à jouer son âme et sa vie aux cartes. Dans un jeu désinvolte et tout à fait approprié, il se sert de sa voix pour rendre perceptibles les différentes facettes de son personnage. Articulation, musicalité, nuances et style font de Paul Appleby un parfait Tom Rakewell jusque dans la mélodie qu’il chante d’une voix puissante avant d’être entraîné dans les profondeurs. Du style aussi pour le Nick Shadow de Kyle Ketelsen. Une voix puissante aux graves chaleureux ; si le personnage n’a ici rien d’effrayant dans ce diable déguisé en employé de bureau, il est tout à fait dans la lignée de ce plateau, investi et à l’aise, imposant avec calme sa voix profonde aux longues tenues sur une belle longueur de souffle. Autoritaire face à Tom Rakewell dans leurs échanges, il fait résonner ses aigus de façon superbe. Autre belle voix grave que celle de David Pittsinger à la voix plus basse que baryton. Une voix solide qui fait résonner des graves profonds. Dans un costume de gentleman farmer, il est ce père autoritaire mais protecteur à la voix homogène dans chaque tessiture. Evan Hughes est le Gardien d’asile à la voix sonore, et Alan Oke, un Sellem percutant à la diction parfaite avec rythme et projection. Les artiste du Choeur English Voices, toujours bien préparés par Tom Brown, font ici une prestation au top niveau dans une mise en scène rythmée et parfois insolente. Du Stravinski précis et nuancé. Nous ne savons pas ce qu’aurait donné Daniel Harding à la tête de son Orchestre de Paris, mais nous avons trouvé Eivind Gullberg Jensen vraiment très bien, le 18 juillet, lors de notre écoute. Avec un orchestre en place, respectueux des nuances et des chanteurs tout en sachant se mettre en avant avec des cuivres aux sonorités rondes, des tempi balancés ou plus rythmés. Un chef d’orchestre qui sait faire ressortir le staccato ou les piani des violons tout en gardant certaines dynamiques, et qui a pu, sans sécheresse ou dureté, tenir l’orchestre, les chanteurs et le choeur dans des tempi justes. Assez loin du scepticisme d’après guerre, Igor Stravinski a su écrire une oeuvre d’une grande originalité où la modernité garde une certaine douceur dans le phrasé et les harmonies. Et, non, nous ne sommes pas toujours réfractaires à des mises en scène actuelles, lorsqu’elles respectent l’oeuvre et la musique, la preuve, nous avons beaucoup aimé ce duo McBurney / Stravinski. Photo by Pascal Victor/ArtComPress

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