Opéra de Toulon: “Andrea Chénier”

Toulon, Opéra saison 2019/2020
“ANDREA CHÉNIER”
Opéra en quatre actes, livret de Luigi Illica
Musique Umberto Giordano
Madeleine de Coigny CELLIA COSTEA
Bersi AURORE UGOLIN
La Comtesse/Madelon DORIS LAMPRECHT
Andrea Chénier GUSTAVO PORTA
Charles Gérard DEVID CECCONI
Roucher/Fléville WOJTEK SMILEK
L’Incroyable/L’Abbé CARL GHAZAROSSIAN
Mathieu/Populus GEOFFREY SALVAS
Majordome/Dumas CYRILROVERY
Fouquier-Tinville/Schmidt NICOLAS CERTENAIS
Orchestre et Choeur de l’Opéra de Toulon
Direction musicale Jurjen Hempel
Mise en scène Nicola Berloffa
Décors Justin Arienti
Costumes Edoardo Russo
Lumières Valerio Tiberi
Réalisation des lumières Virginio Levrio
Toulon, le 11 octobre 2019
Pour l’ouverture de saison, l’Opéra de Toulon reprend Andrea Chénier, l’oeuvre majeure d’Umberto Giordano dont la dernière représentation sur cette scène date de 1997. Entre romantisme et fresque historique, cette oeuvre, hautement lyrique, créée à la Scala de Milan le 28 mars 1896 réunit toujours un large public. Le destin d’André Chénier, le poète qui, après avoir chanté la révolution française sera condamné à la guillotine par le tribunal révolutionnaire émeut toujours. Le metteur en scène Nicola Berloffa prend ici le parti de nous faire vivre cette période de l’histoire avec réalisme dans des décors et des costumes relevant de cette époque tourmentée. Bien choisis, les costumes conçus par Edoardo Russo nous introduisent dans les salons de la Comtesse où les dames en robes blanches vaporeuses aux larges chapeaux esquissent quelques pas de danse sur un air de gavotte devant des nobles en costumes Louis XVI aux teintes pastel. Plus tard, la révolution ayant eu raison de la noblesse, les bonnets phrygiens remplaceront les coiffures en catogan. Les lumières de Valerio Tiberi éclairent judicieusement les diverses scènes, créant des atmosphères de quiétude dans les salons de la Comtesse ou de stupeur et de panique lorsque déferleront les révolutionnaires éclairés par des teintes plus appuyées mais jamais très franches, car frayeur et haine habitent l’ombre bien souvent avec les accents mystérieux de la musique. Voulant représenter au plus près ces mouvements de révolution, le décorateur Justin Arienti accumule les symboles représentatifs de cette période avec des changements de scènes rapides. Ainsi, le grand tableau représentant Marie Antoinette et ses enfants accroché au mur dans le salon de la Comtesse s’écroule t-il pour nous transporter en pleine révolution avec l’échafaud dressé. Echafaud présent au tribunal et mis en action à la scène finale. (Excessif ?) Toutes ces évocations pourraient fonctionner mais semblent un peu encombrer la scène. Avec une gestuelle un peu convenue, la mise en scène donne à l’ensemble un petit air vieillot qui ne réussit pas à faire vraiment ressortir les chanteurs. Bien que le rôle titre soit dédié à un ténor, c’est le baryton Charles Gérard qui domine ici la scène avec la voix de Devid Cecconi, depuis le domestique en livrée qui se révolte jusqu’aux accents amoureux du chef révolutionnaire après être passé par la jalousie dévastatrice. Si sa voix solide paraît plus rude en première partie, le timbre s’arrondit tout en restant très affirmé en seconde partie, devenant très coloré dans un médium soutenu et dramatique. Colère crédible, doutes palpables, sentiments exprimés dans une voix homogène aux aigus éclatants sur une belle longueur de souffle. Le rôle d’Andrea Chénier nécessite un ténor solide aux aigus assurés. Le ténor argentin Gustavo Porta possède certaines des qualités requises : joli timbre, aigus puissants et tenus, phrasé émouvant, mais ses faiblesses dans l’intonation gâchent parfois certaines envolées lyriques. Ces inégalités sont compensées par un bel investissement et des duos avec Madeleine d’une grande sensibilité aux accents passionnés. Wojtek Smilek fait résonner sa voix de basse en interprétant Roucher et Fléville avec présence et aisance. Il impose sa voix grave et forte malgré un vibrato un peu large mais vite contrôlé. Assurance et projection donnent du poids à ses interprétations. Abbé puis Incroyable, Carl Ghazarossian en place vocalement et rythmiquement affirme sa voix de ténor juste et claire avec beaucoup d’intelligence, de musicalité et de jeu d’acteur. Le baryton Geoffrey Salvas chante Mathieu et Populus d’une vois claire, sonore et qui passe sans forcer. On le remarque et l’apprécie pour ses qualités vocales, son rythme et ses interventions chantées avec aisance dans une projection qui reste musicale. La voix grave du basse-baryton Cyril Rovery s’impose dans ses deux interprétations courtes, Majordome et Dumas, mais néanmoins fort à propos. Il en va de même pour la voix de basse de Nicolas Certenais qui est à la fois l’odieux Fouquier-Tinville et Schmidt. Deux rôles courts mais bien interprétés. La soprano roumaine Cellia Costea déjà très appréciée sur cette scène dans le rôle titre de Tosca est ici une Madeleine de Coigny de premier plan. Si ses premières phrases manquent un peu d’aisance, c’est à partir du deuxième acte que sa voix donne toute sa mesure. Voix puissante, colorée, dont le timbre s’accorde pour de beaux duos équilibrés avec Chénier. Sa voix peut être fébrile, nostalgique ou dramatique, aux aigus clairs soutenus ; ses sentiments sont traduits sans efforts par sa voix et son air “La mamma morta” est d’un grand réalisme conduit avec musicalité. C’est une prestation sans faute qui laisse percevoir la mesure de ses sentiments jusqu’au “Viva la morte ! Insiem !” final, en duo émouvant avec Chénier. Aurore Ugolin est une Bessi authentique vocalement et scéniquement. Elle projette avec fermeté sa voix de mezzo-soprano donnant vie à son personnage. Très en place rythmiquement, elle impose sa voix homogène et bien placée aux aigus assurés dans un jeu vif et affirmé. Est-il bien judicieux de donner à Doris Lamprecht la charge de chanter le rôle de la Comtesse et celui de Madelon ? Elle s’en tire pourtant très bien. Une Comtesse vive, perturbée par les événements mais qui reste affirmée dans sa voix. Dans le chant intense de Madelon elle fait passer une grande émotion avec un timbre chaleureux aux aigus sûrs. Rôle court mais toujours attendu et qui cette fois encore bouleverse le public. Le Choeur de l’Opéra de Toulon bien préparé par Christophe Bernollin est vif, en place, mobile vocalement et scéniquement pour une interprétation rythmée. Jurjen Hempel est à la tête de son orchestre qu’il dirige avec intelligence, subtilité dans les nuances et fermeté dans les tempi. Il arrive à créer les couleurs, souvent changeantes dans cette partition, rendant les atmosphères de mystère, de violence ou de tendresse tout en accompagnant les chanteurs sans jamais les couvrir, faisant ressortir les nuances et les respirations, donnant la parole au violon ou au violoncelle solos. La grande cohésion entre le plateau et l’orchestre fera le succès tout à fait mérité de cette représentation.Photo © Frédéric Stéphan

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